Une musique d’enterrement
Une réglementation européenne de régulation des forces « maléfiques » de l’IA pourrait sembler sonner comme une grande victoire de la démocratie sur les risques de la technologie. Elle résonne en moi plutôt comme une musique d’enterrement : celle de l’Industrie numérique européenne, déjà bien mise à mal par son incapacité à sortir d’une forme de nanisme auquel la petitesse de ses marchés intérieurs contraint.
Qui pourrait vouloir des excès de l’IA ? De la reconnaissance faciale utilisée comme outil de surveillance généralisée ? Des biais de racisme ? De la perte d’autonomie des individus face aux décisions de la Machine ?
Ces dangers existent, il faut le savoir, et je me demande qui n’en a pas conscience aujourd’hui ? Nous en sommes déjà suffisamment alertés que ce soit par des chercheurs, des philosophes, des intellectuels, des journalistes, et même des entrepreneurs. Nous savons que nous devons faire attention et que nous devrions avancer prudemment sur les marches du progrès pour pouvoir éviter ses possibles dégâts collatéraux. Nous le savons bien. Et il n’y a pas non plus besoin d’expliquer encore ce que le progrès technologique recèle toujours de malheurs. Je ne pense pas que plus personne ne soit encore naïf pour penser le contraire.
Dresser des barrières avant de bâtir ou…
Mais cette réglementation en cours d’élaboration dans les couloirs des commissions me donne un goût amer. Celui d’un lent suicide. D’un art masochiste à s’enrouler dans ses propres barbelés. D’une volonté de bien faire s’aveuglant sur les fureurs du monde. Oui, nous sommes raisonnables, mais ne sommes-nous pas trop raisonnables, justement ?
Régir une technologie émergente, pourquoi pas ? Mais s’illusionner en ce qu’elle nous protégera des géants nés aux antipodes de notre continent, n’est-ce pas se draper dans les atours d’une sagesse que nous paierons par une régression dramatique de notre autonomie en tant que Nations ?
Quelles forces opposons-nous, européens, aux puissances extérieures d’aujourd’hui ? Pas grand chose, je le crains. Les géants du numérique chez nous sont des petites étoiles quasi inexistantes sur la scène planétaire. Et ils ne demandent qu’à être balayés par des fonds d’investissements hors nos frontières.
… bâtir avant de dresser des barrières ?
Bâtissons d’abord cette industrie. Créons nos propres géants. Mais ce n’est pas de réglementation dont nous avons besoin pour le faire.
Parsemer nos frontières numériques de blockhaus ? Serait-ce notre seule ambition ou l’amer aveu de notre impuissance ?
Photo par Patrick Hendry