Tech et société
Publié le décembre 1, 2025 6 min de lecture

Pluribus raconte-t-elle l’histoire de la symbiose parfaite entre l’IA et nous ?

Pluribus présente Carol, l’héroïne face à un monde post-IA où l’humanité est soumise à des avatars. Malgré l’accès à tout, elle ressent une solitude profonde, quête de véritable amour.

Pluribus raconte-t-elle l’histoire de la symbiose parfaite entre l’IA et nous ?

Oubliez les extra-terrestres, même si Pluribus est encore une énième histoire d’invasion. Regardez les choses autrement. Carol, l’héroïne de la série, est-elle le symbole de ce que nous réserve un monde post-IA ?

Car, après tout, c’est ce que c’est. Une humaine au milieu d’un peuple de zombis, lui obéissant au doigt et à l’œil, gentils, totalement interchangeables, sans aucune personnalité. Carol a besoin d’un whisky ? Zosia, son obéissante, avatar le lui fait aussitôt apporter ? Elle veut un supermarché ouvert ? Les avatars s’en occupent avec un fonctionnement et une organisation digne d’une fourmilière commandée par un seul cerveau. Toute l’humanité décérébrée par un virus lui obéit au doigt et à l’œil de manière instantanée. Carol obtient ce qu’elle veut presqu’aussi vite qu’elle le désire. Elle est en contact permanent avec cette masse. Il lui suffit de décrocher son téléphone (soit dit en passant, elle doit être une des dernières personnes au monde à se servir d’un téléphone filaire… ah… non… il y a encore mes parents) et la voix douce de l’humanité prend en charge sa demande. C’est ChatGPT à la puissance infinie. Le monde entier est devenue une interface et peut-être entièrement pilotée par Carol qui s’y promène comme dans le décor vide d’un jeu vidéo où les autres humains déambulent comme des figurants vides d’âme. C’est d’ailleurs très énervant : on dirait un défilé de personnages sortis d’un stock d’images libres de droit, imparfaits, normaux, mais trop lisses pour être vrais.

On ne voit jamais Carol sur son laptop ni son mobile. Pas besoin ! Elle cherche une info ? Elle n’a qu’à demander à l’infatigable Zosia – sur qui Carol se défoule régulièrement et provoque des bugs dans la foule planétaire des zombis humains. La connaissance est à portée de sa main et elle pourrait sans problème s’improviser chercheuse en physique nucléaire, dentiste ou bien astronaute. Métaphore du sentiment d’omniscience que pourrait procurer un ChatGPT ou un Gemini.

Dans ce monde qui ressemble à un monde virtuel de jeu vidéo ou à feu le Metavers de notre adoré Mark Zuckerberg, il n’y a presque personne. Seuls douze autres êtres humains semblent ne pas avoir été affectés par le virus et ils sont éparpillés aux douze coins de la planète. Ils n’ont pas l’air de vouloir spécialement fraterniser, hormis un personnage étrange, un africain qui parle à moitié français, à moitié anglais, et peut enfin assouvir tous ses fantasmes et tous ses rêves de puissance sans aucune contrainte. Hormis Carol et un mystérieux personnage mexicain, aucun de ces « survivants » ne se plaint de la situation. Une femme indienne, particulièrement irritable, se fâche régulièrement contre Carol qui vient perturber la vie de son fils lorsqu’elle s’en prend à Sozia. Oui. Je sais, ce concept est compliqué à comprendre. Toute l’humanité, ce qu’il en reste, étant connectée entre elle, ce que Carol fait à l’un, elle le fait aux autres.

Dans cette série, qui a le mérite de sortir des sentiers battus de l’invasion extra-terrestre – à peine évoquée, elle ne dure que quelques instants au début du premier épisode et ensuite, c’est réglé, règne une étrange sensation que le scénario ne va nulle part. On comprend bien que Carol veut revenir en arrière, au monde d’avant, celui avec les problèmes, avec les humains, mais la tâche semble insurmontable, les choses sont allées trop loin, douze personnes contre des milliards d’autres, le combat est trop inégal. Il faut réellement 4 épisodes pour que Carol se réveille et révèle en même temps ce qui pourrait être la trame de la série. Pendant ce temps, on ressent ce que Carol ressent sans doute : une solitude infinie. Dans sa grande (et laide) villa de nouvelle riche d’Albuquerque, elle erre avec le souvenir enterré, littéralement, à quelques pas de là, de sa femme, décédée lors de l’invasion, s’adonnant parfois à sa passion de l’alcool et même à quelques substances plus fortes dont elle filme les effets sur elle et regarde comme pour chercher une réponse à son problème.

Dans ce monde à sa main, il n’y a pas une âme familière ou complice autour de Carol, pas même un chien, pas un chat, aucun voisin. Elle pourrait être heureuse, a tout ce qu’elle désire en un instant, vit dans le confort, ne travaille pas, mais est constamment en colère. En colère, parce qu’elle ne peut pas accéder au bonheur béât qui affecte les autres ? Ou en colère, parce que Carol est le synonyme de notre frustration permanente face à nos technologies et face à leur incapacité à nous rendre réellement heureux ?

Ce monde qui s’est imposé à elle ressemble trait pour trait au paradis que nous cherchons en vain : nous y possédons tout ce que nous voulons, l’argent n’existe plus, le sexe est à volonté (sauf que ça n’a pas l’air d’intéresser du tout notre héroïne), la mort existe – mais la médecine entière peut se mettre au chevet de Carol à n’importe quel instant, le travail s’est évanoui et les distances abolies ou presque, Carol pouvant disposer d’un avion à la demande pour partir de l’autre côté du globe si l’envie lui prend. Tous les maux de la Terre ont été évacués : guerre, politique, chômage, violence. Quand au changement climatique, on n’en entend plus parler. Tout ce dont nous rêvons est là et pourtant il y manque une ingrédients essentiel : l’Amour. Malgré son apparence radieuse, il fait toujours beau dans Pluribus, c’est un monde vide de sentiments et celui qui fait le plus sens dans nos existences omniprésent n’est qu’en fait un Amour de pacotille en plastique bon marché, traduit par le sourire niais de ce qui reste des représentants de l’humanité, arboré presqu’en permanence sur leurs visages, comme les membres d’une secte, drogué à on ne sait quel substance.

Nous n’en sommes qu’au début de la série et les explications manquent. Que va faire Carol ? Quel est la véritable intention ou fonction du virus ? Pourquoi Carol n’est-elle pas affectée ? L’épisode 5, le premier, se termine par un premier plot, c’est un petit peu long, pour une série, de devoir attendre aussi longtemps pour assouvir notre soif de mystère.

Alors si Pluribus est une métaphore de notre quête, de la recherche de la machine parfaite, sensée nous rendre heureux et nous servir jusqu’à plus soif, il y a un malaise profond. Le paradis ressemble fort à une prison où les murs sont érigés par une liberté de mouvement et une abondance matérielle infinie, mais dont on aurait ôté toute trace d’humanité, un monde parfait sans imperfection, sans vie.

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