La haine des réseaux sociaux existerait-elle sans les réseaux sociaux ?
Quand je suis ressortie de Génération Offensée de Caroline Fourest, je me suis posé une question : est-ce que toute la haine dont elle parle, déversée au nom de grands principes, pourrait exister sans les réseaux sociaux ? Les effets de meute, les lynchages numériques, les petites attaques au quotidien ? Les réseaux sociaux ne permettent-ils pas aux pires penchants de s’exprimer et de trouver une lumière, une exposition, qui n’aurait pas été possible sans eux ? Ou bien, ne font-ils qu’amplifier, que renforcer ou même donner de la puissance à des phénomènes qui auraient été à l’œuvre de toute manière ?
Ce qui est peut-être vraiment nouveau, c’est cet apparent fonctionnement de colères, d’humeurs, de vindicte, sans tête. Un peu comme ces canards décapités qui continuent leur course pendant un moment. Les meutes se forment et disparaissent aussi vite. Elles n’apparaissent que pour frapper. Elles n’existent pas en tant que mouvement unifié. Souvent point de forces obscures derrière elles, point de leader charismatique, de chaman ou de gourou. Elles suivent simplement des préceptes qui conviennent à leurs aspirations haineuses et se rassemblent sur la simple présomption de culpabilité de la proie. Leurs idées sont simples, simplistes, et reposent toujours sur une dénégation de la complexité du monde. Elles ne cherchent pas à comprendre, et ne cherchent pas à savoir. Elles pensent détenir une vérité qui, au nom d’une bonne morale, justifie toute leur violence. Il ne peut pas y avoir de mal en elle. Tout y est manichéen : les méchants comme les gentils, comme dans cette série, The Handmaid’s tale, devenue un véritable gâchis au bout de 2 saisons, tant sa productrice Elizabeth Moss y trouve une forme de rédemption, sa propre rédemption, et justifie sa violence visuelle par les arguments justes de son combat.
La meute ne cherche pas le triomphe de la vérité ou celle de la justice.
Elle ne cherche que le sang sacrificiel de ses victimes. Elle cherche des têtes à faire sauter. Elle n’a pas besoin de procès, puisque la victime est coupable, forcément coupable. De quel crime ? C’est souvent difficile à comprendre, mais pour la meute, c’est évident.
Il faudrait plonger au cœur de la psychologie de ces gens pour comprendre ce qui les fait réellement agir. Mais certainement pas les motifs qu’ils brandissent en étendard. Ils ne peuvent agir au nom de principe de justice et d’équité en pratiquant ce qu’il y a de pire dans l’action politique.
J’y vois personnellement un besoin de pallier une frustration et une impuissance. Celle de ne pouvoir voir les choses changer aussi vite qu’elles le voudraient. Le monde est raciste ? Eh bien n’attendons pas que le temps politique fasse son office, agissons, mais agissons rapidement et sans discernement. La patience chez la meute n’existe pas. Son comportement est enfantin. Elle est colérique comme ces gamins insatisfaits qui hurlent au milieu du rayon de supermarché parce qu’il n’ont pas eu leur boîte de céréales en couleurs. Comme des enfants-rois que des parents craintifs et laxistes laissent croître, plein de difformités psychologiques, pour leur bien, croient-ils.
Le numérique comme catalyseur des lâchetés les plus basses
Et le numérique est là pour les rassembler. Ils se retrouvent sur les réseaux sociaux en se reconnaissant à des signes qui ne trompent pas. Vocabulaire simplifié, messages ultra-courts, absence de nuance, violence verbale à outrance, insulte facile, utilisation à gogo des emoticons. Il existe un plaisir inavouable à déverser sa bile contre une personne dont on sait qu’elle ne pourra réagir sous les coups de la meute. Ce plaisir malin est ce qui la motive en partie. Jouir de la détestation et de la haine. Dans la meute, on se félicite, on se congratule de sa médiocrité. Les plus hauts faits d’armes sont les attaques les plus basses. Les décorations sont les likes et les RT qui gonflent les égos démesurément. Dans la meute, tout le monde peut être le héros : il suffit d’être le plus ignoble possible. C’est plutôt facile.
Tout cela existait avant Internet. L’Histoire regorge de lynchages et il n’est qu’à regarder l’époque moderne pour en découvrir maints creusets : nazisme, Klu Klux Klan, Kmehrs rouges, talibans, etc. Mais le numérique introduit une nouvelle catégorie de bourreaux : les bourreaux innocents ou justes. Ce ne sont pas des nazis, ce ne sont pas des extrémistes, ce sont des gens, des personnes, que la facilité d’être derrière un écran anonymement ou pas, renforce dans ce qu’ils ont de plus détestable. Ils ne croient pas être mauvais, au fond, et ne pensent pas faire le mal. Les réseaux sociaux, c’est un peu comme si on avait donné à chacune une arme atomique dont il ne saurait pas se servir. Les réseaux sociaux donnent la parole à tout un chacun, et tout un chacun peut devenir un quelqu’un ou une quelqu’une. Les réseaux sociaux offrent, en quelque sorte, du rêve : celui de pouvoir sortir de sa banalité du quotidien, d’être, et de ne plus subir la morne lassitude oppressante de l’existence. A moindre coût, l’on peut se payer l’aventure. A moindre coût, l’on peut se payer la sensation de faire l’Histoire, d’accomplir la justice (quand la Justice, la vraie, est souvent incompréhensible et trop lente). A moindre coût, l’on peut se parer de la vertu de combats héroïque pour des bonnes causes. Sans en comprendre la moindre subtilité. Les réseaux sociaux sont le nouvel opium du peuple ! On peut s’en rassasier jusqu’à plus soif, ils ne vous feront aucun mal. En apparence. Ils redonnent à ceux que la médiocrité laisserait dans l’obscurité de l’Histoire un halo dans lequel ils peuvent se montrer, danser leur gigue pathétique devant leur meute, et se croire des héros d’un combat dont ils pervertissent, la plupart du temps, non seulement le sens, mais aussi l’efficacité.
Le numérique ne fait que leur donner l’illusion de puissance. Alors qu’il ne leur donne qu’un pouvoir de destruction nuisible dont ils ne se rendent même pas compte. Croyant agir au nom d’une bonne cause, ils la saccagent par leurs comportements lâches de personnes insignifiantes. Taper sur un clavier quelques bordées d’injures n’a jamais glorifié qui que ce soit.
Cette bêtise ne doit plus être tolérée
Il serait temps que l’on s’en rende compte.
Il serait temps que l’on cesse d’abdiquer l’espace numérique à ses meutes déferlantes sans tête. Il serait temps que la raison reprenne le dessus sur ce chaos magmatique sans nom. Il serait temps que l’on reprenne le pouvoir sur le numérique et qu’on ne laisse plus courir ces phénomènes de lynchages et de razzias indignes des combats réels, les vrais, ceux qui demandent des efforts, des vrais, à ceux qui les mènent. Mais peut-être est-ce trop en demander ?