Entreprendre dans le brouillard
Dans cette période de trouble, il est difficile de trouver des repères.
Prix de l’énergie qui s’envole, investissements qui s’évaporent, incertitude politique, guerre au loin… tout se ligue en ce moment pour mettre dans l’angoisse même l’entrepreneur le plus serein.
Si je devais faire une métaphore osée, je dirais qu’avec la conjoncture actuelle, on n’y voit pas plus loin que le bout de notre nez.
Les entreprises ferment à tour de bras. Le chômage repart à la hausse.
Qu’est-ce qui pourrait nous rassurer au milieu de ce brouillard tumultueux ?
La leçon de George Orwell
Un qui ne se posait pas ce genre de questions était Georges Orwell, l’auteur de 1984.
Certes, Orwell n’était pas entrepreneur, il était écrivain. Mais est-ce si différent ?
Je suis en train de lire sa biographie (Georges Orwell, a Life). C’est mon auteur préféré, pour son roman le plus connu, 1984, mais aussi pour La Ferme des animaux, sa nouvelle qui annonçait avant l’heure la forfaiture et l’ignominie du stalinisme qu’il fut parmi les premiers à dénoncer en Europe de l’Ouest.
Beaucoup de pages pour une vie assez brève, mais bien remplie, et surtout une trajectoire étonnante.

Le choix du terrain et de l’intégrité
Orwell n’était pas de ceux qui marchent en ligne droite.
Il n’était pas non plus de ceux qui fuient les dures réalités de l’existence.
Tour à tour flic, clochard, puis soldat en Espagne pendant la guerre civile, il a fini écrivain ce qu’il avait toujours voulu être au fond de lui-même.
Orwell n’était pas un menteur, ni un simulateur, et il n’était pas du genre à se gargariser dans les salons. Il vivait au loin de la civilisation, toujours, dans sa petite maison ou dans sa ferme… sans rechercher la lumière de sa célébrité.
C’était un homme intègre pleinement en accord avec ses valeurs et qui n’a pas eu peur de renier ses amis politiques quand ceux-ci ont trahi leurs idéaux. Socialiste, il l’était, mais un vrai, sincère, pas intéressé par le pouvoir, révulsé par l’impérialisme, les impérialismes de tout poil (de l’Empire Britannique à celui de l’URSS, en passant par l’Allemagne).
Instinctivement, j’ai toujours adoré tous les Georges Orwell de la terre… ceux qui n’ont pas peur d’expérimenter, de se confronter au terrain, de chercher, d’hésiter, de se hisser dans la société par la seule force de leurs bras…
Orwell n’avait pas fait d’études universitaires… il avait fait le choix d’affronter le plus vite possible la vie, considérant sans doute qu’il n’y avait que cela qui pourrait le nourrir suffisamment en tant qu’écrivain à la recherche de matériau pour fournir ses romans.
L’écrivain comme entrepreneur
C’était en cela qu’il était un entrepreneur.
Pour produire son œuvre, il passa sa vie à aller chercher dans le monde les histoires, les vies, les récits qu’il ne pouvait pas trouver à l’université.
Son histoire est celle d’une quête incessante, faite d’essais, d’échecs, de recherches infructueuses, d’obstination, de conviction… toutes des qualités propres aux entrepreneurs… de ceux qui ne cherchent pas d’abord le confort et la tranquillité, mais de ceux qui ont une conviction au fond d’eux-mêmes qu’ils peuvent changer les choses et qui font tout pour y arriver, peu importe leur réussite sociale.
Ironiquement, il lui fallut plusieurs années pour trouver la reconnaissance et quelques années encore avant de trouver le succès, puis de mourir subitement après, sans avoir pu en profiter.
Garder le cap dans la tempête
J’espère ne pas mourir comme lui après avoir trouvé le succès, mais Orwell me rappelle tous les jours que cela n’est rien, l’important est ce qu’on fait de son vivant, et de la conviction qu’on a pour avancer que l’on peut vraiment apporter quelque chose aux autres, au monde. Pour moi, c’est cette force, cette croyance en soi qui fait l’entrepreneur, qui fait qu’on peut avancer, qu’on peut garder le moral dans la tempête et surtout pendant ces périodes de disette où le gibier (les leads) se fait rare et qu’on ne voit pas le bout du chemin, que l’incertitude est à chaque coin de rue…
Pour moi, c’est de continuer à pouvoir avancer, de continuer à pouvoir faire des projets, à pouvoir me dire qu’à force de chercher, je tomberai bien sur une pépite… c’est cette quête qui me tient… cette espérance de se dire que notre travail paiera forcément un jour et qu’on gardera sa liberté d’entreprendre quoi qu’il arrive.
J’ai lu 1984 quand j’avais 11 ans, et ce roman ne m’a pas quitté depuis… je ne savais pas vraiment pourquoi… aujourd’hui, j’ai compris. C’est parce que dans ce livre, j’ai rencontré sans doute un homme dont je partageais toutes les envies, le même caractère, et la même façon d’affronter ce qui nous entoure.
Ça m’a pris plus de 40 ans, mais maintenant je sais à qui je peux me fier quand les choses vont mal et que j’ai besoin de me rassurer.
Je n’avais pas eu de role model, comme on dit de nos jours, jusqu’à maintenant… je crois que je l’ai finalement trouvé.