UX et design
Publié le novembre 23, 2021 6 min de lecture

UX : veut-on vraiment d’un monde sans friction ?

Amazon propose sa technologie de magasin sans caisse à Starbucks, permettant aux clients de prendre des articles sans faire la queue. Bien que ce système soit innovant, il soulève des questions sur la dépendance à la technologie et ses implications écologiques. La facilité d’achat ne devrait-elle pas amener à réfléchir sur ses effets à long terme ?

UX : veut-on vraiment d’un monde sans friction ?

Je viens de voir qu’Amazon proposait sa technologie de magasin sans caisse à Starbucks. Pour ceux qui ne connaissent pas, c’est un système expérimenté de longue date, où il devient possible d’entrer dans un magasin, de prendre des articles dans des rayons et de ressortir sans faire la queue ni payer (le paiement s’effectuant dans le cloud après que l’utilisateur se soit identifié à l’aide de son smartphone).

Cela a un côté un peu magique et doit sûrement donner à ceux qui l’ont déjà utilisé la sensation de ne pas payer. Un peu comme moi quand je vais au cinéma avec ma carte d’abonnement illimité. J’ai oublié que je payais 40€ / mois, mais j’ai quand même l’impression très agréable d’aller au cinéma gratuitement.

D’un point de vue marketing, cela présente sûrement un avantage extrêmement efficace. Bien qu’on puisse imaginer que la généralisation d’un tel procédé finisse par le rendre un peu moins « magique » du point de vue expérience utilisateur.

Dans cette histoire de magasin sans caisse, on retrouve une obsession, ou disons plutôt une philosophie très courante du côté des startups de la Sillicon Valley, celle de vouloir créer un monde sans friction… un univers sans friction. Plus qu’une bonne intention ou une bonne pratique, c’est même un business model. L’UX devient un mode de pensée capitalistique, et la suppression de tout frein, tout désagrément, un objectif singulier qui permet de créer de la valeur.

Je m’en veux de redonner en exemple l’arrivée de Google sur le marché des moteurs de recherche. Mais c’était exactement ça. Supprimer, élaguer, raser tout ce qui ne servait à rien dans la page d’accueil du site et permettre à l’utilisateur d’obtenir immédiatement ce qu’il voulait sans lui mettre la météo, l’actu et de la pub dans son parcours utilisateur. Droit au but, au plus vite, et sans friction.

Et c’est vraiment un objectif louable, vraiment une manière de changer les habitudes et de créer de nouveaux services. On le sait maintenant, ça a plutôt porté chance aux fondateurs de Google.

Supprimer toute friction, faire que tout apparaisse, aux utilisateurs, sans efforts. On retrouve cette intention partout, et c’est même un des plus puissants arguments de la technologie. Ce matin même, je découvrais avec un certain désarroi qu’une entreprise britannique allait lancer une puce sous-cutanée pour payer « sans effort »… c’est à dire sans avoir à sortir sa CB de son portefeuille. Franchement, se faire implanter quelque chose sous la peau pour ne pas avoir à faire cet effort a-t-il vraiment un sens ? Accepter de modifier son corps pour payer plus vite, n’est-ce pas une soumission un peu trop forte à la technologie pour un bénéfice somme toute assez ridicule ?

Bien sûr, on peut discuter à l’infini de cette obsession de vouloir nous faciliter et de nous faire faire les choses sans efforts. Mais la question que l’on devrait se poser en tant que citoyen libre et éclairé, c’est jusqu’à quel point faire moins d’efforts peut-être acceptable pour quelle quantité de technologie ?

Par exemple, remplacer la manivelle manuelle du lève-vitre de notre voiture par un lève-vitre électrique nous parait acceptable. On met un petit moteur à la place, l’électricité utilisée est tirée de la batterie de la voiture, mais cela ne consomme pas plus d’énergie. Et le service rendu est plutôt utile.

Mais dans le cas d’un magasin sans caisses ? Le système d’Amazon est extrêmement évolué et complexe. Des dizaines de caméras sont placées dans le magasin et filment en permanence tout ce qui bouge. Une IA permet ensuite, quand une personne prend ou repose un produit en rayon, de comptabiliser sa note. Amazon a mis de longues années à le mettre point, tant il est complexe. On est loin du remplacement d’une manivelle par un moteur électrique. Et qui plus est, quand il s’agit d’IA, on sait aussi ce que cela signifie en terme de consommation d’énergie. C’est monumental !

Et donc, toute cette débauche de technologie pour que quelques personnes ne fassent pas la queue en caisse.

Sans compter qu’un automate pourrait très bien faire l’affaire pour couvrir ce besoin.

Je suis donc partagé. Partagé entre la fascination de ce que sont capables de créer des ingénieurs, de cette technologie qui permet toujours de faire des choses plus inimaginables pour moi qui suis né dans les années 70. Partagé entre cette obsession de nous rendre toujours plus infantiles en cédant à tous nos caprices, dont celui de vouloir éviter un certain contact avec la réalité. Le quick commerce dont on parle souvent en ce moment ne repose-t-il pas sur ce même principe ? Nous excuser, nous soulager de notre empressement à vouloir tout tout de suite ?

Partagé aussi par ce que ce monde de technologie m’apparait de plus en plus antinomique avec la situation écologique de la planète. Un marchand est un marchand, un scorpion est un scorpion. Un marchand essaiera toujours de vendre plus, c’est dans sa nature. Mais le client devra-t-il toujours se laisser séduire par les artifices qu’il crée pour lui rendre la vie plus facile ? Ne devrait-il pas prendre plus souvent conscience que ce qui lui apparait comme un « toujours plus » dans le sens de sa propension a vouloir « en faire toujours moins » n’est pas non plus un piège ? Un risque de se voir enfermé dans un monde où il n’y aura plus jamais besoin de bouger son corps au détriment de l’état de santé de notre planète ?

On peut toujours s’esbaudir du magasin sans caisse. On peut s’esbaudir de la puce de paiement sous-cutanée. Ce sont des « exploits » technologiques. Mais ces transformations sont-elles vraiment des progrès ? Nous servent-elles vraiment en tant que consommateur et citoyen ? Et ne devrait-on pas apprendre parfois à s’interroger sur ces soi-disant facilités qui, au fond, nous coûtent sûrement bien plus cher qu’elles ne nous rapportent ?

Je vous laisse méditer là dessus et je vais de ce pas me commander un café chez Starbucks 😉

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