J’ai appris un truc dingue. Il y aurait 1 millions de startups en France.
1 million.
Je vous laisse réfléchir à ce chiffre.
Je ne sais pas ce qu’il représente. S’il faut s’en féliciter ou s’il faut, comme toujours, gratter sous la croûte des chiffres pour découvrir la vérité (et, à mon avis, oui, il le faut).
1 million, ça paraît beaucoup.
A une époque, je ne me souviens plus laquelle, mais ça ne fait pas si longtemps, on comptait 1 millions de TPE en France.
Alors 1 million, ça ressemble à un raz-de-marée, et ça pourrait bien faire croire à certaines âmes trop facilement impressionnables que, ça y est, la France est en route pour les étoiles et la numérisation, et que, dans quelques années, elle fera naître de ces géants que les États-Unis et la Chine ont fait émerger en quelques années, là où l’Europe a pratiquement totalement échoué.
1 million, représentant 1,6 millions de salariés… soit 1,6 salarié par startup.
Je sais que les moyennes ne veulent rien dire, mais quand même…
Quand on me parle de startup, j’imagine des cohortes de plusieurs dizaines d’employés, pardon, de startuppers, mais là, le chiffre me laisse pantois.
1,6 : ça veut dire que la majorité de ces startups n’est composée que de 1 salarié.
Et là, je me dis… mais à quoi sert-il de se vanter d’avoir 1 millions de startups quand on se dit que la plupart ne sont en fait que des entreprises unipersonnelles, et n’ont sans doute aucun autre avenir que de faire vivre leur unique et principal actionnaire… et que cela n’ira, pour la plupart, jamais beaucoup plus loin.
Triste vérité ou pas…
Mais qui en reflète une autre, bien tangible, celle là : les chiffres aiment mentir. Et ceux qui les brandissent, encore plus !
Comme disait l’autre, on fait dire ce qu’on veut aux chiffres.
Et c’est vrai… et cela finit par être plus que fatiguant de voir ces statistiques, ces chiffres, ces proclamations sorties de nulle part, censées refléter une réalité, mais masquant une complexité, qu’il est, bien sûr, beaucoup plus difficile de proclamer en 256 ou 512 caractères.
Ce ne sont plus que ces chiffres là qui existent.
Les débats se construisent autour d’eux. Les conversations tournent autour d’eux. Des décisions même sont prises autour d’eux.
Il semblerait que nous soyons tombés dans un monde de la simplicité. Un monde où il devient interdit de réfléchir et d’être complexe. Un monde où il suffit d’affirmer, de proclamer et de mettre un bon chiffre à l’appui pour avoir raison.
Jean Birnbaum dans le Courage de la nuance a bien raison quand il dit que nous manquons singulièrement de volonté et de courage à ne pas vouloir voir l’infini nuancier de notre monde.
Déformé par les réseaux sociaux, le débat public n’est plus que cela : de la simplification à outrance, de l’exagération, de la radicalisation, puisqu’on entend plus désormais que les choses simples et facile à ingurgiter pour le cerveau.
Alors, 1 million de startups, c’est bien ou pas ?
Eh bien, je n’en sais rien… mais ce que je sais, c’est que si on m’avait dit 2 millions, 3 millions ou cent mille, cela m’aurait autant fait vibrer.
Les chiffres ne détiennent aucun vérité tant qu’ils ne sont pas replacés dans un contexte, disséqués, expliqués, commentés, détaillés, découpés en mille morceaux…
Mais évidemment, ça c’est bien plus compliqué. Bien trop fatiguant, bien trop ennuyeux. Mieux vaut se balancer à la figure – ou plutôt sur les réseaux sociaux- des grands et beaux chiffres, qui impressionnent… cela fera toujours beaucoup plus de tweets, de likes et de retweets que la moindre phrase, la moindre nuance, la moindre complexité.
Bien sûr… mais comme l’écrivain italien Alessandro Barrico le disait si bien, – il faut vraiment le lire – lancer des pointes de flèches (ce qu’il appelle les fake news, ce que j’appelle ici les chiffres) est devenu indispensable dans nos sociétés, car, si l’on veut être vu, lu, compris, il faut pouvoir affirmer simplement les choses… être radical, mentir presque (l’artiste en la matière était Donald Trump)… au détriment de la vérité, qui est toujours beaucoup plus complexe qu’on a envie de le croire.
Alors lorsque vous verrez un chiffre, la prochaine fois, lisez-le, vérifiez-le, essayez de le comprendre, grattez-le, trouvez ce qu’il y a sous sa croûte, et vous verrez peut-être que ce chiffre voulait dire tout à fait autre chose que ce que vous aviez cru au début.
Photo par Tyler Easton