Tech et société
Publié le décembre 30, 2025 6 min de lecture

Éducation : comment j’ai appris à mes parents à lutter contre les fake news

L’explosion de l’IA générative rend la frontière entre réel et virtuel indiscernable, menaçant notre démocratie. Face aux manipulations et aux arnaques, l’éducation numérique devient vitale. Des méthodes concrètes comme le SIFT ou la lecture latérale, voire l’instauration d’un « permis de naviguer », sont essentielles pour ne plus se faire piéger.

Éducation : comment j’ai appris à mes parents à lutter contre les fake news

Tout le monde peut être pris au piège

Hier, mon père m’a montré une vidéo qu’il trouvait incroyable : une bande de gens en train de se faire écraser par un rouleau compresseur et qui ressortait comme des crêpes. 5mn plus tard, c’était au tour de ma mère de me partager une vidéo de Brigitte Macron en train de savater son mari dans le palais de l’Élysée. « C’est fou ça, je ne savais pas que Brigitte Macron faisait du karaté », me dit-elle, le son à fond sur son téléphone portable.

C’est faux, bien sûr, mais ça aurait pu être vrai. Le nombre de gens qui se font avoir ! Et ça ne va pas s’arranger. L’IA générative est de plus en plus performante et le réalisme atteint désormais indiscernable de la vérité.

Un monde où tout semble faux, à priori

Nous sommes en face d’une angoisse grandissante : est-ce que ce qu’on a en face de nous est la vérité ou pas ? Est-ce que quelqu’un tente de nous mentir ou pas ?

Pour ma part, j’ai décidé de ne plus faire confiance à personne, même à ma femme. Ce matin, je lui ai demandé de me prouver que c’était bien elle qui me disait que j’avais mal rangé le lave-vaisselle, pas un sosie.

Oui, j’ai poussé ma paranoïa un peu loin.

Dans un salon feutré, un couple de seniors regarde la télévision avec sérénité tandis que l’écran diffuse un débat anxiogène sur l’intelligence artificielle et l’emploi. Une scène ironique sur le contraste entre confiance médiatique et inquiétudes technologiques.

Une question de liberté et de démocratie

Cette question est une question de démocratie, de liberté, et dépasse de loin la simple blague. Les phénomènes politiques qui nous tombent dessus en sont le témoin, mais aussi le nombre incroyable d’arnaques générées par IA (j’en parlais hier à propos de Pinterest). La vague qui submerge le monde est si rapide et si gigantesque que personne ne lui échappe. Il nous faudrait un barrage des Trois-Gorges pour l’endiguer. Mais même ça ne serait pas suffisant.

Mes parents ne sont pas les seuls à se faire avoir (même si l’exemple que j’ai donné est faux), mais il aurait pu être vrai. Et ça m’a permis de me poser une vraie question : si même les gens intelligents (parce que, mes parents, voyez-vous, ne sont pas si ignares et naïfs que ça, même si leur fréquentation des réseaux sociaux avoisine le zéro absolu), comment pourrait-on faire pour que les gens se fassent moins avoir, pour qu’ils puissent être plus conscients des dangers qui les guettent, qu’ils croient moins tout ce qu’ils voient, sans pour autant tomber dans une sorte de nihilisme dément qui consisterait à dire que tout est faux, même la réalité : ce qui est le cas des complotistes, à vrai dire, qui ne croient que ce qui les arrangent et ont un rapport à la réalité pour le moins hasardeux ?

L’exemple de l’éducation américaine

Aux États-Unis, où les règles diffèrent de l’Europe, dans un contexte de libéralisation des contrôles, l’école américaine essaie d’éduquer ses jeunes malgré un manque de moyens flagrants et un État abandoniste.

En quelques mois, tout s’est dégradé :

  • La modération des contenus s’est affaiblie sur les grandes plateformes, facilitant la diffusion de propagande, de théories du complot et de contenus générés par l’IA de plus en plus difficiles à détecter.
  • L’émergence d’outils comme Sora (vidéo par IA) rend la distinction entre réalité et fiction quasi impossible, même pour les experts.
  • Les financements fédéraux se sont précarisés pour les programmes d’éducation.

Face à cela, les professeurs improvisent et tentent de trouver des moyens pour apprendre aux jeunes à mieux appréhender ce qu’ils voient. Mais moi, je pense que ces moyens devraient être enseignés à tous.

Parmi les méthodes qu’ils essaient d’inculquer, il y a :

  • Apprendre à identifier le « rage-baiting » (contenu conçu pour provoquer la colère), à vérifier les sources multiples et à comprendre les motivations financières des influenceurs.
  • Apprendre à repérer les « tells » (indices) de l’IA, comme une peau trop lisse, des mouvements trop fluides ou des comptes où le personnage porte toujours les mêmes vêtements
  • La lecture latérale : c’est la technique la plus efficace, popularisée par le Stanford History Education Group. Au lieu de passer du temps à analyser un site suspect de haut en bas (lecture verticale), l’élève doit immédiatement quitter l’onglet et ouvrir plusieurs nouveaux onglets pour chercher ce que d’autres sources fiables disent de ce site ou de cette information.
  • La technique SIFT : cette méthode est un aide-mémoire simple :
    • S (Stop) : S’arrêter dès qu’on ressent une émotion forte (colère, surprise).
    • I (Investigate) : Enquêter sur la source.
    • F (Find) : Trouver une couverture médiatique fiable pour comparer.
    • T (Trace) : Remonter à la source originale (souvent, une citation est sortie de son contexte).
  • La recherche d’image inversée : comment utiliser Google Lens ou TinEye pour retrouver l’origine d’une photo.
  • L’analyse des métadonnées : utiliser des outils en ligne pour voir la date, l’heure et la localisation GPS enregistrées dans le fichier original. Si une vidéo prétend être tournée à Paris mais que les métadonnées indiquent un autre lieu, la fraude est démasquée.
  • La « Pré-mitigation » ou Inoculation : plutôt que de corriger une fausse info (debunking), expliquer les mécanismes de la manipulation avant d’y être confronté.
    • Exemple : Apprendre à reconnaître la technique de « l’expert factice » ou du « faux dilemme ». C’est comme un vaccin cognitif : une fois qu’on connaît le truc du magicien, on ne se fait plus avoir.
  • L’analyse de l’URL : apprendre à repérer les sites « miroirs » qui imitent de grands journaux. Un site qui finit par .com.co au lieu de .com, ou une faute d’orthographe subtile dans le nom de domaine (ex: lemonde1.fr).

Vers un permis pour le naviguer sur le Web ?

Peut-être qu’au lieu d’interdire les réseaux sociaux aux jeunes, comme l’Australie vient de le faire, il faudrait inventer un permis de naviguer sur le Web ?

On pourrait créer des auto-écoles pour les réseaux sociaux avec un minimum de 15h de formation.

Et vous ne pourriez pas installer Tiktok ou X sur votre smartphone tant que vous n’auriez pas le petit papier rose (oui, je sais, il est en plastique maintenant, mais je suis né avant le plastique, alors pardonnez-moi l’expression).

Aujourd’hui, j’ai donc passé du temps avec mon père et ma mère pour leur apprendre à débunker les fake-news. Ils m’ont poliment écouté pendant 2 minutes puis ont allumé la télé pour regarder le journal national. Demain, j’essaierai quand même de leur apprendre à repérer les photos générées par IA (Mon père m’a dit : « Pas la peine, je connais bien le coup des mains à six doigts ! Si tu crois que je ne suis pas au courant »…. Bon, on n’est pas rendu).

Inspiré par The Class Where « Screenagers » Train To Navigate Social Medias and AI

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