Petit apparté : quand des chercheurs français ne s’illustrent pas
Je suis tombé, effaré, sur cette tribune, publiée par 3500 enseignant-chercheurs. 3500 opposants farouches à l’IA générative, qui réclament purement et simplement son interdiction. Un condensé des pires clichés de ce que peut être une forme de pensée intégriste aux mains de la recherche. D’une tristesse absolue.
Comment se prétendre chercheur quand on pose des mots aussi anachroniques et aussi radicaux sur un des phénomènes les plus puissants qui affecte et va affecter nos économies et nos vies dans les années à venir ? Comment prétendre éclairer la société quand la seule réaction qu’on propose à l’innovation technologique, c’est l’interdiction (à coups de badges à coller sur le pare-choc de votre voiture du genre « L’IA tue »).
Chercheur n’implique pas un droit à tuer les débats
Quel âge mental ont ces gens ? Quel est leur droit à pourrir autant un débat déjà suffisamment complexe pour que des millions de personnes un tant soi peu sérieuses en débattent furieusement, pour réellement alerter la société et anticiper le changement ?
Pour moi, cette tribune est une véritable honte et le symbole d’une perte irrémédiable d’une partie de notre élite intellectuelle (à supposer qu’elle le soit vraiment, mais on peut en douter à voir la dialectique rétrograde employée).
Qui est Anton Korinec ?
Mais, revenons, un peu à nos moutons, ceux des gens sérieux qui essayent de comprendre et d’anticiper au lieu d’interdire. C’est le cas, par exemple, du chercheur Anton Korinec, une des 100 personnes les plus influentes de l’IA selon le magazine Time en 2025. Il était venu parler sur The Hard Fork, le podcast du New-York Times dédié à l’IA, dont j’ai fait la retranscription grâce à Gemini (ce que je n’aurais pas pu faire bien sûr, si on avait un jour, décidé d’interdire l’IA) et qui me permet aujourd’hui de partager de l’information, ce qui me semble être le minimum de la liberté et de la possibilité de faire évoluer les esprits.
D’autant que je ne suis pas un fervent fan d’Anton, malgré son humour surrané et son doux accent allemand qui rend le son de l’anglais aussi savoureux qu’une knödel à la pomme de terre.
Soyons ouvert d’esprit : écoutons Anton.
Ça vaut le coup de l’écouter, car sa vision le place entre deux mondes. Ceux des prophètes de l’apocalypse, et ceux des apôtres béats du progrès (je vous reparlerai d’ailleurs à ce propos, après de Elon Musk, qui a encore fait des siennes au sujet du futur).
Une vision intermédiaire qui accepte l’avènement de l’AGI (l’intelligence artificielle générale, dont j’ai toujours du mal à comprendre la définition exacte, mais c’est que je dois être bête, puisque ceux qui en parlent ont l’air de très bien savoir de quoi il ressort) et ses conséquences. Au lieu d’un drame et un d’un point Godwin qui marquerait l’effondrement de la civilisation, prédit par beaucoup, lui, y voit une étape un point vers une période d’abondance et de prospérité.
Une vision entre optimisme et inquiétude
Du moins, c’est une de ses hypothèses, car il n’exclut pas non plus des conséquences négatives, mais, globalement, son propos reste optimiste, puisque l’AGI serait pour lui un nouveau départ pour l’humanité. Même si ça me semble délirant, pourquoi pas ? (il faut dire que je ne suis pas du genre optimiste, mais plutôt pessimiste résigné, ce qui est encore autre chose). Bon, alors, il faut aussi dire une chose qui n’est pas anodine si on veut écouter ses propos : il est aussi conseiller pour Anthropic depuis 2025. Ça change un peu la donne. On ne peut plus lui donner le crédit qu’il aurai encore s’il ne parlait que du haut de sa chaire.
Résumé de l’interview
Au cours de l’entretien, Anton Korinec a abord plusieurs sujets qui relativisent l’hystérie omniprésente sur les réseaux sociaux à propos de l’IA.
Bienvenue dans le brouillard de l’IA
Première chose : il reste toujours aussi difficile d’y voir clair dans tout ce bazar (comme je le disais hier, si vous me lisez). Malgré les réactions parfois brutales des marchés financiers aux annonces liées à l’IA, les données économiques actuelles montrent encore un impact très faible et contesté de l’IA sur l’emploi et la productivité. Impact qui, il l’avoue ensuite, reste très difficile à mesurer tant la vitesse d’évolution de l’IA est incompatible avec celui du temps des études.
Ça va trop vite ! Pour les chercheurs (sauf ceux qui n’ont qu’une idée en tête, celle de tout interdire sans laisser à qui que ce soit le droit d’avoir un avis différent), mais aussi, on le sait bien pour les politiques qui fouettent tout un tas d’autres chats en ce moment.
Une adoption plus lente qu’il n’y parait
Deuxième chose : alors que ces fameux progrès de l’IA générative sont fulgurants, les entreprises l’adapte très lentement. Une étude de Stanford avait montré que 95% des projets d’IA génératives se plantaient : conduire le changement dans les conditions actuelles reste extrêmement complexe. En conséquence, les changements prédits sur le travail et sur la société arrivent au compte-goutte ou restent difficile à discerner.
On nage donc en plein brouillard (pas facile de nager dans le brouillard, vous avez déjà essayé ?).
Les conséquences de l’avènement de l’AGI : un scénario fou
Là, où je ne suis plus Anton Korinec, c’est sur l’AGI, puisque je pense que ce concept est une sorte de fumisterie marketing sans fondement scientifique. Peu importe, lui, il y croit, mais ne la définit pas vraiment comme une intelligence suprême, mais comme des algorithmes capables de s’auto-améliorer et d’augmenter considérablement la productivité, ce qui me parait être une assertion plus acceptable.
Alors ? C’est pour bientôt ou quoi ?
Quand y arrivera-t-on ? Anton Korinec n’en parle pas, mais il est parait persuadé qu’elle nous tombera un jour sur le coin du paletot et alors les changements seront drastiques.
- Apparition potentielle d’un « PIB fantôme » : Avec l’avènement d’une IA puissante (AGI), une grande partie de la production économique pourrait être réalisée par des machines sans profiter aux travailleurs humains, et une part importante de cette économie n’apparaîtrait même pas dans le PIB car elle serait comptabilisée comme un bien intermédiaire.
- Prévision d’une croissance économique spectaculaire : Dans un scénario optimiste incluant l’IA cognitive et la robotique (composante physique), la croissance économique pourrait atteindre des taux à deux chiffres, dépassant largement les prévisions habituelles de 1 à 2 %.
Une croissance sans fin est-elle vraiment ce que nous voulons ?
Question (de moi) : qu’est-ce qu’il y aurait réellement dans cette croissance ? Et question encore plus essentielle, comment les richesses seraient-elles redistribuées Je ne crois pas qu’il en parle, en tout pas dans le résumé que m’en a fait Gemini, alors que je trouve que c’est pourtant un des aspects essentiels de la question.
Quid de la richesse engendrée ?
Mais aussi quid de la ressource énergétique pour produire cette intelligence supérieure ?
Car on imagine que l’impact de l’AGI ne serait pas neutre sur la consommation énergétique ni sur la production de biens matériels. Ce point là est souvent l’angle mort de la réflexion, je trouve, de ces prophètes de l’IA. Je ne crois pas que l’AGI puisse fonctionner de manière autonome et sans limites. Comme dans tout système physique, il y a des limites : comment vont-elles freiner ou réduire l’adoption et la croissance des IA ?
Les risques sur l’emploi : grand remplacement ou grande amélioration ?
Troisième chose : l’impact sur l’emploi Selon Anton Korinec, contrairement aux vagues d’automatisation précédentes, l’IA avancée risque de se substituer au travail humain plutôt que de le compléter, ce qui pourrait entraîner une contraction du nombre d’emplois ou du niveau des salaires à l’avenir. Si c’est vrai, cela pose une question économique conséquente déjà soulevée par le rapport Citrini : s’il y a moins d’emplois, il y a moins de consommateurs, comment concilier consommation et production dans ce schéma ?
C’est une question vertigineuse, mais qui tend à montrer qu’il y aura toujours des points de ruptures violents dans la montée en puissance des IA, des sessions d’ajustements qui pourraient avoir la violence de la Crise de 29 et de ses conséquences économiques et politiques.
Une croissance hyperbolique ?
Korinec parle d’une croissance « hyperbolique » : si l’IA atteint le stade de l’auto-amélioration récursive (concevoir de meilleurs logiciels, matériels, robots et sources d’énergie), cela créera des boucles de rétroaction menant à une croissance super-exponentielle, jusqu’à se heurter à une limite de ressources physiques.
Un manque de prise de conscience et de débat dans la société
Quatrième chose et pas des moindres : pour Korinec, beaucoup de personnes sous-estiment l’impact futur de l’IA, non seulement par manque de temps pour s’y intéresser, mais aussi par réflexe de protection psychologique face à des prédictions potentiellement très perturbantes pour leur avenir personnel et professionnel.
Je trouve ça assez exagéré et je pense aussi que c’est une vision un peu auto-centrée. Le débat existe en France, mais malheureusement, il est souvent caricatural. On l’a vu récemment avec le temps consacré par les médias aux interventions délirantes du philosophe Eric Sadin, dans une posture totalement rétrograde, avec des arguments bâclés à la va comme je te pousse. Une sorte de bête de foire qu’on exhibait sur les plateaux, une figure bien sympathique d’intello post-soixante huitard, mais dont la contribution au débat approchait le néant.
Nous méritons mieux que cela, et je salue en cela le travail de fourmi que mène Gilles Babinet avec ses cafés de l’IA. Ça reste une goutte dans l’océan du besoin d’explication et de pédagogie, mais ça vaut beaucoup mieux que les délires d’enseignant-chercheurs animés par la seule idéologie, plus que par l’esprit des lumières (à supposer que cet esprit existe encore quelque part).
Conclusion : pas de conclusion, restez ouvert !
J’en finis là. Laissons la place ouvertes aux débats. Ils sont beaucoup plus intéressants que des imprécations stériles venues des fin fonds des couloirs que je trouve parfois bien poussiéreux de l’université française, souvent trop bonne à produire de la contestation plutôt que de la lumière, ce dont on aurai bien besoin aujourd’hui.
Ce que nous apprend Anton Korinec sur l’IA, finalement, ne nous éclaire pas plus qu’un autre qui aurait un point de vue opposé. Mais mêlé à d’autres visions, il nous permet de comprendre que nous vivons une époque qui pourrait réellement être bouleversée par une technologie qu’on aurait pas imaginée il y a 10 ans. Pour mieux vivre avec tout ça, une seule possibilité : restez ouvert ! Et soyez patients ! Ce n’est pas en ayant peur ou en la fuyant que nous maîtriserons la réalité !