Le New-York Times publie un article sur les autrices/auteurs de romans à l’eau de rose, un genre qui, croyais-je, avait disparu des étagères. Apparemment, pas du tout, au contraire, c’est une industrie plus florissante que jamais, revivifiée par l’IA (plus de 20% du marché aux États-Unis), encore elle, et c’est bien pourquoi je vous en parle.
Coral Hart, la papesse des romans romantiques écrits à l’IA, est l’héroïne de notre histoire. Elle emploie l’IA pour démultiplier sa puissance de travail et écrire ses romans. En une année, sous une vingtaine de pseudos différents, elle peut écrire jusqu’à 200 histoires d’amour à la guimauve, pleines de princes charmants et de princesses en mal d’affection. Si vous êtes sensible à ce genre de littérature, vous ne serez alors pas étonné qu’une des principales préoccupations de Coral fut d’arriver à faire écrire aux IA des scènes de sexes sans se faire censurer. Oui, parce qu’on parle d’eau de rose, mais apparemment, on est quand même souvent assez proche d’un autre genre de littérature vendue autrefois en gare pour les passagers impatients.
Elle en a même fait une formation ! Comment faire écrire une scène de sexe à une IA. Croyez-moi, ça n’a pas l’air facile, mais si vous voulez savoir comment, inscrivez-vous !
Ce qui est intéressant dans ce phénomène, c’est de voir comment un domaine où la relation entre l’auteur et le lecteur doit être profondément humaine, est traversé par les tentations de l’IA sans aucun complexe. Dans un pays comme le notre où la littérature ou même l’écriture de romans de gare, comme on disait autrefois, sont proches des pratiques sacrées, écrire avec l’IA pourrait passer pour une pratique sacrilège.
Comment oserait-on ? Utiliser l’IA pour écrire, même pour écrire une pièce de théâtre, dont je vous avais parlé il y a quelques temps, s’apparente à plus que de la provocation, et même carrément à un scandale ! Écrire chez nous doit être fait à la sueur de son front, à la main, dans la solitude d’une chambre en mansarde, si possible, la bouteille de gnôle posée à côté de l’ordinateur, dans une quête presqu’impossible d’inspiration créative.
Aux État-Unis, on n’a pas ces pudeurs, l’IA fait gagner du temps et de l’argent : « Utilisons l’IA ! » Les romans à l’eau de rose se prêtent d’ailleurs fort bien au jeu : intrigues et personnages stéréotypés sont ce qu’attendent leurs lecteurs, fidèles et voraces, toujours capables d’engloutir des kilomètres de cette littérature de fast-food. L’IA se prête fort bien à ce style d’écriture (où justement, le style n’existe pas). Et des auteurs comme Coral ont vite compris l’opportunité qui s’offrent à eux, même si, comme le souligne l’article du New-York Times, l’IA n’a pas meilleure presse que dans le domaine de la publicité (voir mes nombreux articles à ce sujet), dans le cinéma, la télé ou la musique. Pour l’heure, l’IA, dans l’esprit des gens, est toujours la marque de l’infamie, de la facilité, et même tout simplement de la triche.
Mais en réalité, quand ce n’est pas signalé, les gens ne savent pas qu’un livre est écrit avec de l’IA. C’est tout simplement impossible à dire, encore moins que pour la vidéo ou la photo. Cette aborration est bien hypocrite : ne me dites pas que c’est de l’AI et je l’avalerai. Dites-moi que c’est de l’IA et je me scandaliserai.
Le seul écueil dans ce domaine, ce sont donc les scènes de sexe qui, au dire de Coral, requièrent un certain doigtés que les IA ne parviennent pas à posséder. Mais elle semble avoir trouvé la formule. Après avoir essayé plusieurs algorithmes, elle s’est finalement tourné vers Claude (encore lui !), car, après de nombreuses tentatives, elle a finalement trouvé le moyen de contourner ses pudeurs et ses réticences, et réussi à lui apprendre toutes les subtilités narratives d’une scène de sexe réussie.
Honnêtement, je ne suis pas allé lire sa prose. J’ai bien autre chose à faire. Mais je ne suis pas étonné qu’elle soit parvenue à un tel résultat. Après tout, le genre des romans romantiques nageaient déjà dans les bas fonds d’une littérature mécanique facile à écrire. Pour un auteur, il ne suffisait que de savoir réécrire presque sans fin la même histoire en changeant juste les décors et les personnages, un peu, d’ailleurs comme les soap opéras, disparus de nos écrans, mais qui pourraient bien faire leur grand retour grâce aux progrès fous de la génération de vidéos par IA.