Tech et société
Publié le novembre 26, 2021 4 min de lecture

Mettre de l’humain dans le numérique. Oui, mais jusqu’où ?

Numerika s’attaque au paradoxe de l’humanisation digitale. Nous partons d’un constat cinglant : la numérisation à outrance crée une distance glaciale, illustrée par les difficultés croissantes des seniors face aux serveurs vocaux déshumanisés.

Mettre de l’humain dans le numérique. Oui, mais jusqu’où ?

Petite réflexion du vendredi suite à un article du philosophe Gaspard Koenig, paru sur Les Echos, hier : Jusqu’où ira la course à l’optimisation ?

Jusqu’où mettre de l’humain dans le numérique ? Ou plutôt à partir de quel moment faut-il arrêter de mettre du numérique dans l’humain ?

On s’est tous scandalisé un jour par ces services numérisés qui déshumanisent le service. On le sait tous : trop de numérique tue le numérique.

L’État est en train de se mordre les doigts de l’avoir trop fait. Trop de numérique rend l’accès à ses services inaccessible à plus de monde que l’on ne le pensait. Ce qui prouve bien, qu’à un moment donné, on ne peut pas remplir parfaitement ses missions en numérisant tout, trop vite sans prendre en compte toute la diversité humaine.

C’est une première chose. Mais une autre est celle que souligne fort justement, pertinemment, Gaspard Koening, c’est de vouloir remettre de l’humain dans le numérique, mais en se contentant seulement de donner une apparence d’humanité à des services numériques. Lisez son article !

Il y évoque ces contrôleurs de la SNCF qui ne voient plus dans leur rôle que celui de porteur de machines à contrôler les billets, sans aucun droit à l’initiative, sans aucun droit à « négocier le coup » avec les contrevenants. Bref, en les réduisant à des machines obéissantes, faites de chair et de sang, mais sans plus aucun droit à se servir de leur cerveau, de leur droit à agir de leur propre initiative personnelle.

Ce n’est pas un syndrome nouveau et il a toujours existé dans l’histoire du capitalisme. Qui ne se souvient pas de Charlot travaillant à la chaîne ? Ou bien qui n’a pas conspué Uber ou Deliveroo qui transforment des jeunes gens en drones de livraison, réduisant leur rôle à celui de pédaler et à suivre les instructions de leur application ?

Et il est vrai que la numérisation est en train d’apporter une nouvelle transformation au travail de nombreuses personnes en les transformant en éléments de décoration. Oui, c’est vrai ! En purs « pots de fleur », destinés uniquement à servir notre besoin d’avoir besoin de présence humaine autour de nous, mais voués à n’être réduit plus qu’à des rôles de serviteurs de la machine.

Car « remettre de l’humain » dans un service numérisé en ne permettant à cet humain à n’être qu’un presse-bouton n’est pas valorisant et n’est pas « remettre de l’humain » dans le numérique.

Cela me fait penser à ces hôtesses de caisses dans les magasins sans-caissières. Ultime paradoxe. Les machines sont là pour faire leur travail. Et elles ne sont là que pour débloquer les bugs de la machine. Elles n’ont plus aucun autre rôle que celui d’assurer une présence humaine, surveiller aussi, c’est vrai, dans ce cas, mais, dans le fond, on n’a pas besoin d’elles. La preuve : l’arrivée des magasins sans caisses.

Le numérique est sans doute en train de réengendrer un mal que nous avions vu disparaître. Celui de la transformation d’êtres humains en esclaves de la machine.

Ce n’est sans doute pas aussi impressionnant qu’aux XIXème et XXème siècle, car les tâches abrutissantes de l’usine où l’on voyait des êtres souffrir physiquement ont disparu de nos paysages, mais c’est tout aussi pervers et décérébrant. Car ici, ce n’est pas la fatigue physique qui détruit, c’est l’ennui, et le déni du droit de se servir de son cerveau pour agir. Ces travailleurs n’ont qu’à obéir et à suivre les ordres de la machine.

Et ce mal va plus loin encore. Car il s’étend aussi maintenant à des métiers que l’on qualifiait d’intellectuel. L’IA dit-on va remplacer les comptables, les avocats, les journalistes…

Alors, pour conclure cette petite pensée du matin, s’il va de soi que le numérique a besoin de l’humain, il ne faut pas que ce numérique ne transforme l’humain qu’en simple presse-bouton, mais permette plutôt de lui redonner une vraie place dans la chaîne de production de valeur, en apportant ses compétences, son intelligence, en lui faisant confiance, et en lui donnant aussi la possibilité d’être un être humain plus puissant grâce… à des outils numériques.

Toute la différence est là, mais elle est subtile !

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