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Le numérique engendre-t-il un monde du travail inégalitaire ?

Le numérique engendre-t-il un monde du travail inégalitaire ?

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En France, et sans doute ailleurs, Amazon fait figure d’ogre. L’ogre qui dévore tout : la concurrence, le marché et les emplois.

Régulièrement accusé d’en détruire, Amazon crée pourtant beaucoup d’emplois. Fin 2020, il est prévu qu’elle en crée plus de 400,000. Un chiffre à la mesure d’Amazon, mais qui ne devrait pas surprendre, tant le contexte de la crise a poussé les modes de consommation vers le digital (et après tout, dans la même période, le vénérable Walmart essaiera de faire la même chose dans le même temps / 230,000 selon le même article).

La question qui se pose, c’est : oui, mais quels emplois ? Et c’est peut-être là que le bât blesse. Car, quand on parle d’emplois chez Amazon, ils sont sous-payés par rapport au secteur (aux Etats-Unis, en tout cas), très peu qualifiés (c’est le grand retour du fordisme avec l’atomisation extrême des tâches qui transforme l’individu en simple robot), et très peu évolutifs (Amazon ne ferait évoluer que 3,5% de ses travailleurs en entrepôt vers des emplois plus qualifiés contre 9% en moyenne dans le secteur de la logistique).

Amazon laisse peut-être transparaître un phénomène typique de la numérisation de l’économie (ou la digitalisation, comme vous voulez). Qu’Amazon détruise des emplois, je n’en suis pas certain (je sais qu’il y a débat, mais fortement attisé par les idéologies politiques), mais qu’Amazon déqualifie une partie de la population salariée me parait plus vraisemblable.

Tout du moins, j’aurais tendance à dire qu’Amazon, à l’instar d’autres sociétés dans le digital tend à créer uniquement deux types d’emplois : des très qualifiés et des très sous-qualifiés… brisant là une sorte de pyramide qui était la norme auparavant, avec des jobs intermédiaires, dans un continuum régulier de la base de l’entreprise jusqu’au sommet.

Autrement dit, le numérique, c’est le point où je voulais en venir, tend à séparer, et à polariser le monde du travail et – je me pose la question – dans une sorte de retour à la phase d’industrialisation du XIXème siècle, avant la création de la fameuse classe moyenne typique des sociétés occidentales du XXème siècle.

Le numérique engendre-t-il un retour aux grandes inégalités sociales ? Avec d’un côté une faible population surqualifiée, éduquée, aux manettes de la machine digitale… et de, l’autre côté, en bas, une large population de salariés (voire indépendants, comme c’est le cas avec des sociétés comme Uber ou Deliveroo) sans aucune qualification ou presque (hormis celle de savoir se servir d’un smartphone, conduire une voiture ou chevaucher un vélo) ?

Mais pire encore, si l’on connait le succès d’une société comme AirBNB : l’avenir n’est-il pas à une société réduite presque sans salariés, hyper qualifiés, dont il n’est même pas nécessaire d’avoir des employés peu qualifiés (ou alors à considérer que dans le cas d’AirBNB, ces salariés peu qualifiés, sont les hôtes eux mêmes des logements qui sont loués) ?

Je vis dans une région où le chômage est important et où les difficultés économiques affectent de manière longue certaines populations (c’est le cas dans une ville comme Roubaix, par exemple).

Le numérique pourrait y être une opportunité pour créer de nombreux jobs non qualifiés et sortir du chômage de nombreux jeunes de cette ville (et, c’est peut-être déjà le cas d’ailleurs : tous les chauffeurs Uber et livreurs de Lille viennent sans doute de Roubaix, mais aussi des autres quartiers en difficultés de la périphérie de Lille).

Une chance pour lutter contre le chômage ? Sans doute, mais aussi peut-être un risque de créer de manière durable des inégalités avec des centaines (milliers ?) d’emploi sans espoir d’ascenseur social. Car, comment imaginer qu’un livreur à vélo puisse un jour devenir « marketeur » ou « designer » dans une société comme Deliveroo ?

La structure de l’organisation d’une telle société l’en empêche :

  • Aucun lien physique avec l’entreprise dont le siège est à des milliers de kilomètres
  • Aucun lien direct avec le management de l’entreprise, puisqu’il se fait presque exclusivement à travers une app
  • Pas d’espoir de devenir manager, car, le manager, c’est l’appli, le programme, qui répartit les tâches, surveille, note

Et c’est peut-être là que la société numérique présente un horizon difficile pour la répartition de l’emploi et des revenus. Alors que dans « l’entreprise à papa » (quand on est du Nord, on connait, c’est la fameuse usine textile, qui a disparu aujourd’hui, mais où l’ouvrier pouvait quand même espérer grimper dans la hiérarchie et devenir contremaître, voire même plus), dans l’entreprise numérique, cet espoir n’existe pas ou très peu, bloquant la mobilité sociale qui devrait exister dans n’importe quel système libre de marché.

Photo by Carl Campbell on Unsplash

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