Je me suis arrêté sur un article du Monde (J’ai quitté le job le plus sexy du monde). Les jeunes (certains jeunes) quittent de plus en plus souvent leurs boulots bien rémunérés pour aller s’occuper dans une action qui fait sens.
Pas forcément un boulot, mais quelque chose qui remplit leur âme d’un désir inassouvi de donner un sens à leur existence. Traduit en français : ne pas bosser pour une multinationale qui se fait du fric, mais revenir à de l’authentique, de l’utile pour la planète et pour son prochain.
Information renforcée par cet article de Maddyness (Le mystère de la Grande démission) qui arrive à peu près au même constat : fini les carrières, les jeunes cherchent du sens. Ils veulent (principalement) sauver la planète.
Mais je m’interroge.
D’abord, tout le monde ne pourra pas sauver la planète. Et il faudra bien continuer à fournir les services qui nous permettent de vivre : transporter, fabriquer, etc.
Deuxième point.
Qui peut se permettre de chercher du sens ?
Le livreur Deliveroo qui pédale sur son vélo pour apporter des pizzas à ceux qui cherchent du sens peut-être ? Car, lui, je pense que, le sens, il l’a trouvé. Sans diplôme, sans perspectives. Mais muni d’un estomac, il a besoin de se nourrir. C’est ça, son sens. Travailler sert à se nourrir et à s’habiller.
Vous me trouvez ironique ?
Sans doute. Mais si on ne peut pas négliger la question du sens, il ne faudrait pas l’exagérer et ne pas voir non plus qu’elle concerne surtout les plus privilégiés d’entre nous. Ou alors, si je me réfère au bouquin de David Djaiz, Le Nouveau modèle français, aux Autonomes : « celle des jeune cadres, cool et dynamiques, des « créas » des agences de pub, des infographistes, des médecins et des avocats, des consultants et des auditeurs, des designers, des analystes financiers, des « chefs de projets » et autres « chefs de produit », souvent formés dans les mêmes écoles de commerce ».
On parle d’un ensemble de personnes qui ont pu accéder au haut du panier et qui s’en plaignent. Enfants gâtés ? Je ne tirerai pas cette conclusion simpliste. Car, si cette perte de sens et ce désir d’en retrouver existent, c’est bien parce qu’il y a un problème. Un des symptômes bien connu de ce problème est la recherche d’aventures qui fascine ces jeunes : dans l’entrepreneuriat et le voyage. Comme si le monde, et les entreprises surtout, n’avaient plus rien à offrir d’autre que du formaté, du précuit, du garanti sur mesure. Et c’est vrai. Sortir d’une bonne école de commerce et bosser dans une grande entreprise vous mène tout droit vers une vie confortable, aisée et… sans surprises. Et c’est peut-être là que le bât blesse. Le succès du libéralisme est tel, et celui des grandes multinationales qui vont avec aussi, et leur rouages si bien huilés, que les promesses merveilleuses qu’elles agitent pour séduire les mieux diplômés des jeunes, sont aussi excitantes qu’une tranche de jambon dans une vitrine de supermarché.
Ce que ressentent ces jeunes n’est-ce pas la perspective d’un monde arrivé à ses limites ? Un monde où il n’y a plus de frontière vers l’inconnu, exceptée celle de l’espace, qui est encore bien loin, malgré toutes les promesses d’Elon Musk.
Ce que cette désaffection vis à vis du monde du travail montre n’est-elle pas une réminiscence du désir profond des humains d’aller toujours plus loin, de la quête de l’inconnu, de l’aventure ? L’aventure que plus personne n’est capable d’offrir, car il n’y a plus rien à explorer, excepté un gros malin comme Mark Zuckerberg, avec son Metaverse, qui fait miroiter du haut de ses milliards d’utilisateurs un nouveau monde, une nouvelle frontière, dans laquelle tout le monde pourra s’amuser et travailler.
Pas vraiment sûr que cela marche ! Et comme le chantait Jacques Dutronc, l’aventure ne serait-elle pas au coin de la rue plutôt que dans un ailleurs artificiel ?
Pour poursuivre cette réflexion, vous pouvez lire aussi : le Métavers est-il un (pauvre) moyen de fuir la réalité ?
Photo par Aron Visuals


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