Octave Klaba a récemment été auditionné à l’Assemblée nationale, et ce qui est particulièrement intéressant, c’est la vision du fondateur d’OVHcloud. Fidèle à lui-même, avec cette franchise qu’il a toujours eue, il ne mâche pas ses mots. Il dit les choses sans détour et vient tirer un constat qui est, au fond, clair et évident sur l’avancée de l’industrie européenne de l’IA, le manque de courage politique, l’absurdité de nos administrations et les dérives des investisseurs. Et sur beaucoup de points, il tape dans le mille.
La fascination toxique des investisseurs et le mirage de la « Start-up Nation »
« La culture financière en Europe, elle est beaucoup orientée sur : ‘j’investis, je perds de l’argent’. »
— Octave Klaba
Sur le financement par exemple, Octave Klaba tape là où ça fait mal en pointant du doigt la fracture absurde de notre culture financière. Il dénonce très justement deux extrêmes qui rongent l’Europe : d’un côté, des investisseurs court-termistes qui ne jurent que par les dividendes ; de l’autre, cette fameuse culture « Start-up Nation » où l’on lève des fonds quasiment dans le seul but de cramer du capital, sans arriver à trouver un modèle d’activité durable.
Et je dois avouer que sans être un insider absolu des fonds d’investissement, je partage plutôt cette impression. On voit énormément d’argent injectés dans des boîtes qui ne trouvent pas la rentabilité.
On finance à perte, sans doute aveuglés par le succès mirobolant de certaines « new tech » américaines, faisant croire trop souvent à l’espoir d’un retour sur investissement facile. Résultat ? Probablement beaucoup d’argent gaspillé.
Le paradoxe européen à 10 milliards d’euros et la règle des 15 %
« L’argent, il y a déjà l’argent. Simplement, il manque un tout petit peu de courage pour que cet argent aille aux acteurs européens. »
— Octave Klaba
Le deuxième point souligne la contradiction totale de nos institutions. Les entités européennes investissent et achètent massivement des produits et services aux États-Unis, alors qu’elles pourraient s’équiper en Europe, en France, et chez OVH évidemment. Pour illustrer cette absurdité, Klaba rappelle une réalité effarante : la Commission européenne dépense à elle seule 1,2 milliard d’euros par an chez AWS et 500 millions chez Microsoft Azure.
Il avance un chiffre global qui résume tout : 10 milliards d’euros publics partent chez les Américains chaque année à l’échelle de l’UE. Alors oui, 10 milliards comparés au business global américain, ce n’est pas grand-chose. Mais pour l’Europe, c’est énorme !
Et c’est là que son argument fait mouche : il ne demande absolument pas de créer de nouveaux budgets publics. Sa solution est basique : rediriger 5 %, 10 % ou 15 % de cette commande publique existante vers nos fournisseurs locaux pour leur donner la « masse critique » indispensable pour investir. Comme il le résume parfaitement, on n’a pas besoin de subventions, on a juste besoin d’un peu de courage politique.
Giga factories et data centers : on est tombé dans l’excès inverse
« Le simple fait de déposer un dossier bloque pour 2 ans tout investissement sur un site… Je vous mets au défi de gérer une activité avec ça. »
— Octave Klaba
Sur le sujet des infrastructures, là, on touche à un point extrêmement sensible et complexe. Octave Klaba l’affirme sans détours : il n’y aura jamais de « Giga Factories » de data centers (ces immenses usines de plus d’1 Gigawatt d’énergie pour l’IA) en France ou en Europe. Pourquoi ? À cause des délais d’instruction faramineux (4 à 5 ans) et de la lourdeur des réglementations environnementales, notamment les normes ICPE.
Tout cela est sans doute le résultat à la fois d’une culture de la prudence exacerbée par certaines dérives industrielles du XXème siècle, mais aussi par une crainte énorme de la part du grand public, largement relayée par les politiques. Mais cette appréhension est influencée sans doute selon moi par une vision d’un modèle américain peu soucieux de la protection de ses citoyens. C’est une bonne chose qu’on se protège en Europe, mais n’est-on pas tombé dans l’excès inverse ? C’est l’enfer bureaucratique dont témoigne le patron d’OVH : impossible d’avoir de l’agilité quand la moindre demande d’agrandissement d’un site gèle toute activité pendant deux ans !
Il y a un brouhaha, un buzz général négatif, qui fait que les gens s’opposent systématiquement aux constructions, ce qui se traduit par une réglementation étouffante. Cet excès de prudence fait que l’industrie européenne de la tech et de l’IA prend un retard phénoménal.
Mon petit pavé dans la mare d’OVHcloud : le grand oubli de l’UX
Nos entreprises sont probablement tout à fait au niveau technologique des Américains. Quoique. C’est ici que je jette mon petit pavé dans la mare d’Octave Klaba.
Il a sans doute raison sur le fond, mais il oublie à mon avis un point important : les entreprises SaaS et tech européennes restent souvent en retrait par rapport aux américaines sur un aspect très concret, celui de la facilité d’usage et de la qualité de service.
En tant que client d’OVH, j’ai par exemple toujours été frappé par le manque de simplicité de certains services, sans même parler d’un support qui peut parfois devenir franchement éprouvant.
Pour moi, c’est l’un des points centraux du problème européen. Et il est sans doute, au moins en partie, lié au manque de financement. Nous savons créer de bons produits, parfois même d’excellents produits, mais beaucoup ont du mal à franchir le cap de l’internationalisation et du passage à l’échelle. Faute notamment d’investissements suffisants dans l’expérience client, l’expérience utilisateur, le design et la qualité de service.
Évidemment, ce constat ne vaut pas pour toutes les startups européennes. Mais il révèle malgré tout quelque chose de plus profond : une culture du design et du point de vue utilisateur encore trop peu présente dans de nombreux produits numériques européens.
Conclusion : changer d’embarcation
Cette audition d’Octave Klaba a le mérite de dire très franchement les choses et devrait réveiller un peu les politiques et les décideurs. Mais pour conclure avec mon avis personnel : toute riposte strictement nationale sera vaine.
Penser que l’on peut rivaliser avec les milliards de la Silicon Valley en agissant seuls dans notre coin, c’est comme tenter de traverser l’Atlantique dans une barque à rames. Je pense que vraiment, nous devons changer d’embarcation et nous doter de puissants fonds européens d’investissement pour porter cette stratégie à la bonne échelle.
🔗 Pour aller plus loin
- Vidéo originale : Audition d’Octave Klaba à la Commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale
- Sur la culture Startup et l’IA : Le mythe de la startup à 3 personnes
- Sur la culture de l’utilisateur : Apprendre à designer son interface

