Il y a vraiment un angle mort dans l’IA dont on ne parle pas beaucoup : le temps que fait perdre l’IA, pas le temps qu’elle fait gagner.
Vous allez me dire que c’est l’inverse : l’IA est censée nous faire gagner du temps, pas nous en faire perdre.
Je suis bien d’accord avec vous… mais c’est sans regarder la face cachée de la lune. C’est oublier un peu vite que l’IA 1) a besoin d’être supervisée 2) a besoin d’être corrigée. Et ce temps alloué à ces tâches est souvent le sujet dont on ne parle pas, un peu comme l’oncle raciste dont on ne parle pas dans la famille. (Attention, je ne suis pas en train de dire que les IA sont racistes, bien évidemment, c’est là un autre débat.)
Ce péché mignon des IA est précisément celui que les prestataires IA ne vous vendent pas ou qu’ils cachent discrètement sous le tapis pendant que vous regardez ailleurs.
Car oui, l’IA peut faire perdre du temps, et, si vous n’y prenez garde, peut même vous coûter plus cher que ce qu’elle ne vous rapporte.
Une étude qui nous met la puce à l’oreille
C’est exactement ce que confirme une récente étude, « Crossing the Agentic Chasm », publiée par G2, une plateforme d’avis et de comparaison de logiciels B2B, basée à Chicago, aux États-Unis.
Elle a été conduite sur un panel de plus de 1 019 décideurs dans le monde impliqués dans des achats B2B de logiciels.
Elle porte sur les agents IA, pas l’IA en général.
Et on peut sérieusement s’en inspirer pour en tirer quelques réflexions. Et elle nous met la puce à l’oreille sur pas mal de choses.
Première puce : 45 % de ses répondants auraient constaté que les gains de productivité promis par l’IA auraient été absorbés par la supervision et les corrections qu’aurait entraînées son utilisation.
Un chiffre qui pourrait surprendre, mais pas tant que ça.
Contrairement à la légende qui circule sur les réseaux sociaux et dans les médias, l’IA remplace bien des compétences, mais elle continue à avoir besoin d’humains pour la superviser. Il faut bien lui donner des ordres. Et puis, comme toute IA, il faut bien s’assurer qu’elle ne dit pas de bêtises. Or, cela prend du temps, et pas qu’un peu, mon neveu, comme on dirait.
Pas qu’un peu, mon neveu : six heures par semaine
La preuve ? Deuxième puce à l’oreille : 31 % des répondants à l’étude affirment que leurs collaborateurs passent en moyenne 6 h par semaine à surveiller des agents IA.
Il n’est pas dit si cela leur fait aussi gagner du temps, mais 6 h par semaine, avouez, ce n’est pas peu, surtout quand on vous a vendu une solution qui ferait tout toute seule. Voilà un temps qui souvent n’était pas prévu par ces entreprises… et, dépendant de leur taille, il pourrait encore être beaucoup plus important que prévu, absorbant les gains espérés.
Ça fait une sacrée taxe !
Mais il y a encore une révélation plus embêtante.
Toujours selon nos petits répondants, les corrections grignotent la productivité. Troisième puce. Pour 45 % d’entre eux, supervision et reprises absorbent plus du quart des gains attendus. G2 appelle cela la « taxe de défiance ». Ça fait une sacrée taxe ! Et presque un répondant sur deux, c’est énorme.
À ce stade, vous avez compris le problème. Le temps censé être gagné d’un côté par la possibilité de confier à une machine certaines tâches qui auraient coûté trop cher autrefois (c’est-à-dire il y a à peine un an) à automatiser peut vite se retrouver perdu à contrôler et à corriger l’IA… ou les agents IA dans le cas de l’étude de G2. Cela donne à réfléchir et invite à la prudence lorsqu’on se laisse séduire par les sirènes des marchands de solutions dopées à l’IA.
L’IA, c’est beau. Mais son adjonction dans une solution fait-elle réellement gagner du temps ? Améliore-t-elle vraiment la qualité du travail produit ? Rend-elle meilleure votre entreprise ? Ou alors, avez-vous simplement foncé dans le panneau en décidant de payer à votre insu une taxe de production à un quelconque éditeur de logiciel ?
Loin des discours de grand remplacement
Et enfin, dernière puce et après je vous laisse respirer : le travail est davantage réorganisé que supprimé. 35 % déclarent avoir réaffecté des salariés à des activités de plus forte valeur ; 14 % rapportent une réduction nette d’effectifs.
Que voit-on ici ? Certaines entreprises suppriment donc bien des emplois, mais c’est à se demander lesquels et si elles n’auraient pas cherché à les supprimer de toute manière. D’autres en profitent, et je préfère de loin cette approche, pour créer plus de valeur à effectifs constants. La signification de ceci est que certains salariés libérés de leurs tâches encombrantes peuvent se consacrer à réfléchir à des idées, des concepts ou à des tâches plus valorisantes pour eux. Loin des discours de grand remplacement.
Je pourrais encore vous citer beaucoup d’autres chiffres, ils ne seraient que des copier-coller des résultats de l’étude dont le mérite est de mettre sous les feux des spotlights un sentiment en train d’émerger : les gains effectifs de productivité annoncés seraient en réalité une transformation du travail. Pas une augmentation de la productivité.
Prenez les 14 % de réduction nette d’effectifs, l’étude ne nous dit pas de combien on réduit. Parle-t-on de 1, 2, 3 %, plus ? Dans la confusion actuelle autour de l’IA, de tout ce que je lis, la plupart du temps, les réductions massives d’effectifs n’existent pas. Même si vous avez vu passer de gros titres là-dessus, il est fort probable, comme ça a été souvent dit, que ces licenciements massifs n’étaient pas dus à l’IA, mais que l’IA servait de prétexte commode pour les justifier.
Gagner du temps ou faire mieux ?
Les bénéfices de l’IA alors ne résideraient pas tant dans l’augmentation de la productivité que dans celle de la qualité de la production, ce qui est bien autre chose… une variable dont on parle peu, sans doute à cause de la difficulté à l’évaluer et à la comparer. Et cela reste à prouver. On a tous l’expérience personnelle de l’IA qui nous fait aller plus loin et nous fait faire plus de choses… mais sommes-nous bien certains que nous gagnons du temps ou faisons mieux ?
La question à 1 000 euros
Maintenant, la question à 1 000 euros : faut-il systématiquement suivre les tendances et s’en remettre aveuglément à ce que vous disent tous les experts et consultants IA qui pullulent autour de vous ? Comment arriver à faire le tri ? Comment reconnaître ceux dont le discours est sérieux de ceux qui ne maîtrisent pas leur sujet ?
C’est une véritable difficulté, surtout quand vous avez à arbitrer des projets dont vous ne distinguez pas tous les contours et dont vous ne possédez pas toutes les clés. Et pour lesquels vos propres collaborateurs sont aussi les jouets des tendances et des discours des vendeurs.
J’espère que je ne vais pas vous étonner avec ce que je vais maintenant vous dire.
Pour moi, ce sujet n’en est pas un.
Le sujet, c’est votre vision de l’entreprise
Et comme depuis que je m’occupe de numérique, la question n’est pas celle de la technologie, mais de votre vision de votre entreprise, de la manière dont vous souhaitez la piloter, et comment vous voulez la faire évoluer. Il se trouve que de nos jours l’IA résout assez facilement un certain nombre de problèmes, mais ça n’est pas sans conséquence sur l’organisation de l’entreprise, sur les métiers humains des personnes, sur les compétences… Et si l’IA ne fait que déplacer des problèmes, faut-il vraiment se lancer dans le projet ? Faut-il vraiment céder trop facilement aux sirènes du moment ?
Pour avancer dans votre réflexion, j’ai quelques lectures à vous proposer. Sans doute, vous y retrouverez-vous un peu plus après leur décortication.
L’IA et son intégration dans les entreprises vues par les experts
Damien Selosse : faire tomber les illusions, puis tester
Dans « IA générative : comment réussir son premier POC ? », Damien Selosse, Data Product Manager et chef de projet en IA, raconte son expérience chez Creatis, filiale de Cofidis Group. Des communautés de pratique, des cas d’usage proposés par les métiers et des tests documentés : de quoi comprendre ce qu’il faut mettre en place avant de parler de gains.
Pascal Yim : des agents IA, mais où vont les données ?
Dans « Données sécurisées et IA agentique : déployer des solutions locales performantes », Pascal Yim, professeur à l’École Centrale de Lille, explique les enjeux de souveraineté des données et les possibilités offertes par les modèles ouverts hébergés en France. Un échange pour réfléchir aux usages, à la sécurité et aux conditions de déploiement dans l’entreprise.
Yann Puslecki : partir du métier, pas de la technologie
Dans « IA générative et retail : 5 conseils d’expert pour réussir l’intégration et garantir le ROI », Yann Puslecki, consultant en e-commerce et en data, remet la stratégie de l’entreprise et les besoins métier au centre du jeu. Il aborde aussi l’évolution du rôle des salariés et l’accompagnement du changement : des sujets qu’un abonnement à une IA ne règle pas tout seul.
Interview de Jérémy Muller : quand le temps gagné se perd à corriger
Dans « IA et développement : pourquoi un groupe de distribution automobile a revu son approche », Jérémy Muller, directeur du digital, de la data et du développement informatique, raconte les difficultés rencontrées avec du code généré par IA pour un CRM interne. Son équipe a parfois repris le développement à la main. Un retour de terrain qui illustre très concrètement le sujet de cet article.

Le no-code, l’alternative à l’IA qui ne fait pas parler d’elle
Il n’y a pas que l’IA dans la vie. Le no-code peut aussi s’avérer une solution fort utile pour réorganiser les process de l’entreprise sans passer par la complexité des développements ou par l’achat de solutions « prêtes à l’emploi ». Si vous cherchez seulement à réorganiser certains process de votre entreprise, vous devriez jeter un coup d’œil à l’interview de Michael Delvoye sur le sujet. C’est une approche qui n’exclut pas l’IA, qui ne vous oblige pas à souscrire à un contrat lourd avec un prestataire et qui peut rendre de fiers services tout en restant peu onéreuse, souple et facile à faire évoluer.
Michael Delvoye est le fondateur de Misyl et le créateur de Kozykod. Dans cet échange, nous parlons du remplacement des fichiers Excel critiques, de l’automatisation des processus métier et de la sécurité des données. De quoi examiner une autre piste avant de décider quel outil répond réellement à votre besoin.



