Réflexion née de l’impatience
Je suis allé chercher un livre dans ma librairie préférée. Je l’avais payé en ligne et il ne me restait plus qu’à le récupérer. Tout allait bien se passer, me dis-je. Il suffisait que je pointe le bout de mon nez au guichet, que je donne mon nom, et que l’aimable personne en charge de la remise de commandes sur Internet me donne le livre et je pourrai repartir, les cheveux au vent, à dos de mon fidèle destrier à pédales, enivré par par la perspective de la lecture et des moments délicieux qu’elle me procurerait.
Mais le destin, sans doute piqué par une irrésistible envie de me taquiner un peu, en décidât autrement. Plaçant innocemment quelques autres férus de littérature dans la file devant moi, il s’amusa à éprouver ma patience, bien ténue, je l’avoue.
Car, depuis que je suis habitué à commander sur Internet, devoir attendre ne serait-ce que 30 secondes dans une queue me place dans un état d’énervement confinant rapidement à la rage puis à l’hystérie, fureurs que je contient bien évidemment, mais qui rebondissent et bondissent en moi comme la vapeur dans la cocotte. Je ne sais pas si le numérique vous fait aussi cet effet là, mais pour moi, il ne fait qu’empirer mon impatience. Plus je dois attendre, plus je bous. Et plus je maudis tout : les autres devant moi, le caissier, la caissière, celui qui doit servir, le marchand, la marchande. Quand je dois attendre derrière eux, j’ai l’insupportable impression que ce petit monde là se délecte de se jouer de moi en improvisant moultes manières, salamalecs, digressions, tout pour me faire perdre mon « précieux » temps.
Ils n’ont donc rien à faire, ces gens là ?
Que le type ou la dame devant engage la conversation avec le susdit marchand et c’est comme une déferlante ! Qu’ont-ils besoin de se narrer je ne sais quelles « passionnantes » aventures ? Y a-t-il besoin d’explications pour retirer un livre ? Oui, on peut payer en bas.Non, on ne peut pas payer en chèques vacances. Oui, on peut prendre d’autres livres en plus ! Non, cet édition n’est pas la meilleure, effectivement ! Etc…
Le monde du numérique a fait de moi un vieux schnock irascible et asocial !
Dans le Web, on va toujours droit au but. Tout y est lisse, efficace, sans détours. Et à moins que la machine ne fasse des siennes, en se buguant ou en ralentissant, il n’y a pas le moindre obstacle à la volonté. Tout y est fait pour servir l’homme dans tous ses caprices au plus vite et sans détour. C’est ainsi que cela se passe. Avec rapidité, avec efficacité. Tout y est conçu pour cela, pour nous aspirer dans un maximum de plaisirs pour un minimum d’efforts. Un monde où l’imparfaite humanité des choses est bannie.
Le numérique me rend ainsi : sec, abrupt, efficient. Et quand je me retrouve au dehors et que je dois faire la queue, je me heurte à la réalité. Ce monde plus lent, nimbé d’échanges avec les autres, qui, comme un fluide visqueux, ralentissent mon efficacité, donnent un poids plus lourd à mon existence, me rappellent à sa gravité.
Je ne supporte plus ces contraintes : faire la queue, chercher une place pour ma voiture (que j’ai cependant en partie troquée pour un vélo, je dois vous l’avouer), attendre mon tour, devoir chercher quelque chose dans un rayon (où souvent j’ai le réflexe mental d’utiliser un moteur de recherche qui n’existe pas).
Le numérique a fait de moi un enfant capricieux à qui le monde ne pourrait plus se refuser. Où tout pourrait être exigible dans la minute. Où le temps perdu serait un gros mot. Dans une quête toujours inassouvie de maximisation, dans un but sans fin de rentabilisation de l’existence, chaque incartade pénible de la réalité, saute comme un affront à mon irréaliste désir d’en « profiter un maximum », comme si la vie devait être une entreprise capitalistique qu’il faudrait presser pour en faire sortir le plus de dividendes.
Quand je suis dans la queue, j’ai l’impression de perdre mon temps. Je ne vois pas que c’est une pause qui m’est offerte. Et plutôt que d’en profiter, je plonge immédiatement la tête dans mon smartphone, avec toujours ce désir frénétique de ne pas perdre de temps, de rentabiliser quelques secondes perdues en plaisir numérique.
Suis-je devenu à ce point un ordinateur ?
Photo par Markus Spiske