Ça y est, c’est la même vieille rengaine qui recommence. En fermant, les libraires indépendants et aussi les rayons des GSS, on ouvrirait la porte en grand au grand méchant Amazon (qui en plus ne paye pas d’impôts en France).
Certes, certes, on peut s’interroger sur les choix gouvernementaux, mais ce genre de débat, bon à faire les gros titres et les unes des chaînes d’infos n’occulte-t-il pas plutôt une certaine vérité ?
D’abord, il n’y a pas que Amazon dans la vie et il existe bien d’autres sites où l’on peut commander des livres (et la FNAC au premier chef). Donc, dire que fermer les rayons physiques des libraires revient à les livrer tout cru au Dieu Amazon est un peu simpliste. Que ce soit la FNAC, Cdiscount, Le Furet du Nord, et encore bien d’autres, le choix est là, et il n’est nul besoin de passer par Amazon pour se fournir en livres. Evidemment, la traction d’Amazon est telle, qu’avec son offre pléthorique, il n’est pas bien difficile d’ajouter un livre ou deux dans son panier alors qu’on était parti acheter une imprimante ou un téléviseur. Mais ça n’est que l’effet bien connu de la largeur de l’offre et on pourrait difficilement reprocher à Amazon son modèle de ce point de vue là.
Ensuite, les libraires indépendants étaient avertis depuis longtemps et il est certain que ce n’est pas le Covid qui aurait dû réveiller leurs ardeurs de ecommerçants, mais bien un mouvement général de transformation de la distribution ou le numérique tient un rôle de plus en plus important, bien que l’on sache très bien aujourd’hui, qu’il ne remplacera pas la distribution physique.
Il existe d’ailleurs plusieurs tentatives de plateforme de distribution de livres tenues par des réseaux d’indépendants. La réaction existe donc déjà bien, mais elle est sans doute faible au regard de la puissance de feu d’un Amazon ou même d’une FNAC ou d’un Cdiscount.
Peine perdue pour les libraires alors ?
Je ne le crois pas, le nombre de libraires indépendants en France est encore conséquent, et il me semble que les français les affectionnent bien plus que dans beaucoup d’autres pays d’Europe. Ce que l’on peut en tirer comme conclusion, je ne sais pas, mais il semble que ça soit là uniquement un trait culturel, plutôt qu’un choix économique.
En France, on aime les bouquins, comme on aime le bon vin et la bonne bouffe. Ça fait partie du jeu. Et je ne crois pas que changera beaucoup avec Amazon.
Alors pourquoi tout ce buzz autour des libraires ? Sans doute, parce que l’esprit français, resté révolutionnaire dans l’âme, affectionne ces combats perdus d’avance où le petit (David) se rebelle contre le géant (Goliath) dans un cri d’alarme qui jette l’opprobre sur les méchants grands capitalistes.
C’est bien commode, c’est digne, mais comme dirait l’autre, ça ne va pas faire avancer beaucoup le schmilblick, parce que cette situation du commerce indépendant contre les géants n’est pas nouvelle (qui se souvient de leur combat contre les grandes surfaces dans les années 60-70) et d’autre part, parce qu’elle n’est que le symbole d’une perpétuelle transformation.
La distribution indépendante (et donc, pas que les libraires), malgré le catastrophe titanesque qui l’afflige aujourd’hui, survivra en se transformant et en renouvelant les services de proximité qu’elle apporte à ses clients.
Cela passe très certainement par des offres de services plus digitalisés, plus en accord avec les usages des consommateurs, c’est vrai.
Mais aussi très certainement, en réinventant des modèles de distribution où la relation humaine prime sur la commodité. Si je vais chez le libraire, c’est pour flâner, discuter avec les vendeurs, me laisser emporter par l’offre qui s’étale autour de moi, par les odeurs des livres que j’affectionne et que je ne retrouve pas devant mon écran.
Est-ce suffisant pour assurer la survie des libraires et autres indépendants ? Non, mais il existe d’autres moyens de transformer le magasin en lieu d’attractivité culturelle ou de vie. Et je pense que c’est cela qui sauvera les libraires (et ils sont déjà en partie en train de le faire. cf les concept-stores café/librairie, etc), et pas une défense gouvernementale ou des cris d’orfraies, certes bienveillants, mais surtout bien pratiques pour décharger sa conscience de ne rien faire, en général, pour « sauver le petit commerce. »
Oui, aujourd’hui, les libraires ont besoin de vous, consommateurs, mais dès que la crise sera passé, il y a fort à parier que vous reviendrez à vos moutons en oubliant ces petits libraires (comme on a oublié les soignants après les avoir applaudi tous les soirs sur les balcons).
Ne vous endormez pas, cette crise ne fait que révéler les fractures de la France et sa difficulté à s’adapter à ce monde nouveau qui nous échappe en grande partie.
Alors oui, vivre les libraires ! Mais aussi vive le ecommerce ! Et vive la concurrence ! Et vive la transformation !
Bonne journée et bon confinement !
Photo by James Pond on Unsplash


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