Une nouvelle étude du CREDOC montre qu’une bonne partie des français est encore loin d’être à l’aise avec le numérique, et qu’il faut, pour les designers et les concepteurs de produits numériques, qu’ils soient dans le domaine public ou privé, garder à l’esprit que non : tous leurs utilisateurs ne sont pas des early-adopters ou des technophiles avertis, et que… non, ce n’est pas en les forçant à le devenir qu’ils le deviendront.
Plus de 50% de la population encore à « soigner »
Dans l’étude du CREDOC, plus de 50% de la population demande encore à être mieux prise en compte dans ses usages du numérique. Voici comment les usages se répartissent.
- Les technophiles : 37%. Diplômés, proche socialement des concepteurs d’outils digitaux, ils voient dans le numérique une chance et une opportunité et n’hésitent pas à s’emparer des nouvelles technologies
- Les réfractaires : 7% de la population. Ceux-ci ne voient pas le numérique d’un bon œil ou estiment tout simplement qu’ils n’en ont pas besoin. Ils vivent très le fait d’être éloigné des nouvelles technologies.
- Les empêchés : 18%. Adeptes du numérique, ils ne se sentent pourtant pas légitime. Leur crainte est alimentée par des croyances psycho-sociales, des appréhensions : ne pas être à la hauteur, ne pas avoir le bon matériel, ne pas être légitime.
- Les inquiets : 37%. Ce n’est pas rien ! Cette population a une approche plus pragmatique du numérique et y voit une nécessité incontournable, mais ils en sont méfiants et demeurent inquiets des risques grandissants qui y sont liés : vol d’identité, de données, fakenwes, piratage, etc.
Une erreur de conception ?
Ces nouveaux chiffres tombent à point pour nous rappeler une vérité évidente : on ne peut pas concevoir des applications pour nous ou pour des gens qui nous ressemblent… pour tout ceux qui crée le monde numérique d’aujourd’hui et de demain, garder à l’esprit que les gens qui utilisent nos applications ne sommes pas comme nous est non seulement plus juste, indispensable, mais est aussi une nécessité économique impérieuse.
Comment construire des applications si on sait qu’elles sont un frein à l’usage des utilisateurs ? Comment penser que celles-ci rencontreront un large succès si elles sont conçues pour une petite partie de la population seulement ?
Vous pouvez croire que je me trompe, mais le constat du CREDOC est sans appel.
« Les concepteurs de ces dispositifs ont leurs propres représentations des goûts et attentes des usagers potentiels, influencés par leur propre positionnement social et culturel. Dans les faits, les concepteurs inscrivent bien souvent, dans le design des dispositifs, une vision idéalisée et stéréotypée de l’utilisateur « moyen », à l’aise à l’écrit, capable de naviguer dans des interfaces complexes. »
A l’heure de l’IA, où on nous intime de nous former pour rester dans la compétition, détourner le regard du comportement des français à l’égard du numérique risque de nous entraîner encore vers plus d’inégalité dans les usages.
Aux technophiles, de moins en moins nombreux, la maîtrise des nouveaux outils, l’amélioration de leurs performances, l’assise de leur pouvoir par rapport aux autres…. Aux autres, de plus en plus de crainte, d’appréhension, de crainte d’être jugé, de peur d’être relégué… et de moins en moins de possibilités de grimper dans l’échelle sociale, dans la hiérarchie professionnelle… Bref, un monde coupé en deux, inégalitairement.
Les freins socioculturels sont présents auprès 40 % de la population et reposent directement sur une posture psychosociale : celle de ne pas suffisamment maîtriser les outils, de commettre des erreurs ou de se sentir financièrement exclu.
Que faire ?
J’ai toujours dit qu’il fallait apprendre à s’intéresser aux autres et à aller voir ailleurs. Beaucoup de jeunes designers pensent et conçoivent encore trop en s’appuyant sur ce qu’ils savent d’eux mêmes et de deux qui leurs ressemblent socialement : des personnes du même âge, de classes sociales aisées, dans des milieux concentrés dans les grands centres urbains.
Or concevoir pour le grand public (comme pour l’application SNCF Connect, cf mon dernier article), il faut sortir : sortir de sa ville, sortir de son bureau et aller réellement à la rencontre des usagers/utilisateurs. C’est une erreur encore trop souvent faite de concevoir des produits numériques à partir de postulats théoriques sans s’intéresser d’assez près aux gens. Par paresse, par arrogance, par manque de curiosité, par étroitesse d’esprit : concevoir un produit numérique oblige à se remettre sans cesse en question et à remettre en question ses connaissances régulièrement.
Le monde numérique n’est pas un monde figé, loin de là… et il a besoin d’esprits agiles, souples, dynamiques, travailleurs, curieux, pour produire des outils qui répondent réellement aux besoins des utilisateurs, tout en prenant en compte leurs véritables appréhensions.
(illustration réalisée avec Nano Banana… désolé pour les anachronismes flagrants)


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