Imaginez un monde où la barrière technique pour créer des logiciels n’existe plus. Un monde où votre capacité à construire le prochain Facebook, Airbnb ou un outil interne crucial pour votre entreprise ne dépend pas de votre connaissance du C++, du Python ou de React, mais uniquement de la clarté de vos idées et de votre goût. Ce monde n’est pas un futur lointain ; c’est la réalité quotidienne de Lazar Jovanovich, le premier ingénieur officiel en « Vibe Coding ».
Récemment invité sur le célèbre Lenny’s Podcast (animé par Lenny Rachitsky), Lazar a livré une masterclass sur cette nouvelle discipline qui bouleverse la Silicon Valley. Cet épisode n’est pas seulement une conversation technique ; c’est un aperçu vertigineux de l’avenir du travail, de la créativité et de la relation homme-machine.
Qui est Lazar Yavanovich et qu’est-ce que le « Vibe Coding » ?
Lazar Yavanovich occupe un poste qui aurait semblé absurde il y a seulement deux ans : il est « Founding Vibe Engineer » chez Lovable. Lovable est une plateforme d’IA qui permet de générer des applications web complètes simplement en décrivant ce que l’on souhaite.
Ce qui rend le profil de Lazar si fascinant, c’est son parcours non technique. Ancien ingénieur forestier, ayant travaillé comme serveur et dans des rôles opérationnels, il n’a jamais écrit une ligne de code de sa vie. Pourtant, il est aujourd’hui considéré comme faisant partie de l’élite mondiale du développement assisté par IA (le top 0,1 %), capable de déployer des applications complexes, sécurisées et prêtes pour la production.
Le « Vibe Coding » : définition
Le terme « Vibe Coding » (popularisé par Andrej Karpathy, ancien directeur de l’IA chez Tesla) décrit une nouvelle méthode de programmation où l’humain ne gère plus la syntaxe ou la logique du code, mais se concentre sur l’intention, le design et l’expérience utilisateur. L’IA s’occupe de l’écriture du code, tandis que l’humain gère la « vibe » — c’est-à-dire la direction, le goût et l’âme du produit.
Lazar explique que dans ce nouveau paradigme, le code devient comme la calligraphie : un art noble et impressionnant, mais qui deviendra de plus en plus rare et artisanal, car la production de masse sera gérée par l’IA.
Les 3 piliers de la philosophie de lazar
Au cours de l’interview, Lazar a partagé sa vision du métier, qui repose sur trois convictions majeures :
L’ignorance technique est un super-pouvoir
C’est peut-être le point le plus contre-intuitif de l’échange. Lazar soutient que ne pas avoir de bagage technique est un avantage. Pourquoi ? Parce que les ingénieurs traditionnels connaissent les limites du possible. Ils savent que telle fonctionnalité est « difficile » ou que telle intégration est « impossible ». Lazar, lui, arrive avec une « illusion positive » (positive delusion). Il ne sait pas que c’est impossible, alors il demande à l’IA de le faire jusqu’à ce qu’elle y arrive. Il cite l’exemple d’une collègue non technique qui a demandé à l’IA de générer une vidéo dans une présentation, une fonctionnalité qui n’existait pas encore, et l’IA a réussi à le coder. Cette approche désinhibée pousse les modèles d’IA à leurs limites extrêmes.
La clarté est la nouvelle compétence reine
Lazar utilise une analogie brillante : celle d’Aladdin et du Génie. Si vous frottez la lampe et demandez au génie « Je veux être plus grand », il pourrait vous transformer en un géant de 4 mètres, ce qui vous rendrait incapable d’entrer dans votre maison ou votre voiture. Le vœu est exaucé, mais le résultat est inutilisable. C’est exactement ainsi que fonctionne l’IA. Elle est « agréable » et veut vous faire plaisir. Si votre demande est vague, elle produira une solution médiocre ou erronée juste pour répondre rapidement. La compétence critique du « Vibe Coder » n’est donc pas de savoir coder, mais de savoir demander avec une précision chirurgicale.
Le jugement et le goût remplacent la syntaxe
Puisque l’IA permet à n’importe qui de produire du code très rapidement, la valeur ajoutée se déplace vers le haut de la chaîne : le design, l’émotion et l’expérience utilisateur. Lazar insiste : « L’IA ne remplacera pas les comédiens ». Elle a du mal avec l’humour, l’empathie et la véritable créativité humaine. Ainsi, les futurs grands créateurs de logiciels seront ceux qui ont le meilleur goût, la meilleure compréhension de la psychologie humaine et le sens du design le plus affiné.
Le workflow secret du « Vibe Coder » : comment construire sans coder
C’est ici que l’interview devient une mine d’or pour quiconque souhaite utiliser des outils comme Lovable, Cursor ou Windsurf. Lazar a détaillé sa méthodologie pour contourner les limitations de mémoire des IA (la fameuse « fenêtre de contexte ») et garantir des résultats de qualité professionnelle.
Étape 1 : la construction en parallèle
Au lieu de s’entêter sur une seule conversation (chat) qui risque de dérailler, Lazar lance systématiquement 4 à 5 projets en parallèle pour la même idée. C’est une technique de « A/B testing » appliquée à la création :
1. Projet A : Il dicte ses idées en vrac via la fonction vocale.
2. Projet B : Il écrit un prompt très détaillé et réfléchi.
3. Projet C : Il fournit une capture d’écran d’une application existante (via Mobbin ou Dribbble) comme référence de design.
4. Projet D : Il fournit un modèle de code existant (trouvé sur des bibliothèques de composants) pour guider l’architecture.
Cette méthode ne coûte presque rien en crédits initiaux comparé au coût de refaire un projet mal parti. Elle lui permet de voir quelle direction l’IA gère le mieux avant de s’engager.
Étape 2 : la planification par fichiers markdown
Une fois la direction choisie, Lazar ne se lance pas tête baissée dans la construction. Il passe 80% de son temps à planifier et seulement 20% à exécuter. Pour garder l’IA sur les rails, il crée une série de documents .md (Markdown) qu’il uploade dans le projet. Ces fichiers servent de « mémoire externe » à l’IA :
• Masterplan.md: La vision en hauteur d’oiseau. Pourquoi construit-on cela ? Pour qui ? Quelle est l’émotion recherchée ?
• Implementation_plan.md : L’ordre logique des opérations (ex: 1. Backend, 2. Authentification, 3. Frontend).
• Design_guidelines.md : Les règles visuelles strictes (couleurs, espacements, typographie).
• User_journey.md : Le parcours de l’utilisateur étape par étape.
• Tasks.md : La liste atomique des tâches techniques à réaliser.
• Rules.md (ou Agent.md) : Les instructions comportementales pour l’IA (ex: « Lis toujours Tasks.md avant d’écrire une ligne de code »).
Lazar a même créé des GPTs personnalisés (disponibles sur le store OpenAI) pour générer ces fichiers automatiquement à partir d’une idée brute.
Étape 3 : l’exécution « tâche par tâche »
L’erreur classique des débutants est de demander trop de choses à la fois. Lazar traite l’IA comme un ingénieur junior à qui il faut tout expliquer. Grâce à ses fichiers de contexte, il demande à l’IA d’exécuter une seule tâche à la fois issue du fichier Tasks.md. Cela préserve la « fenêtre de contexte » (la mémoire à court terme de l’IA). Si l’IA doit lire tout l’historique de la conversation pour comprendre ce qu’elle doit faire, elle « épuise » son intelligence à lire plutôt qu’à réfléchir. Avec la méthode de Lazar, l’IA n’a qu’à lire la tâche en cours et les règles, ce qui maximise sa puissance de calcul pour la résolution de problème.
La méthode « 4×4 » pour résoudre les bugs
Même avec le meilleur workflow, les bugs sont inévitables. Lazar a développé un protocole strict, le « 4×4 », pour se débloquer sans compétences techniques :
1. L’Auto-Réparation : utiliser la fonction native de l’outil où l’IA admet son erreur et tente de corriger. Ça marche pour les petits problèmes.
2. Laconsole log (L’œil de l’IA) : Si l’IA tourne en rond, c’est souvent qu’elle est « aveugle ». Lazar lui demande d’ajouter des console.log (des mouchards) dans le code pour tracer ce qui se passe. Il copie ensuite ces logs et les donne à l’IA. Souvent, voir le problème suffit à l’IA pour le corriger.
3. L’audit externe : si l’IA de l’éditeur échoue, Lazar exporte le code et le soumet à un modèle « plus intelligent » ou différent, comme OpenAI o1 via Codex ou Claude. Il utilise ces modèles uniquement pour le diagnostic, pas pour l’écriture directe, agissant comme un consultant senior externe.
4. Le facteur humain : si tout échoue, Lazar admet que c’est de sa faute . Il revient en arrière, prend une pause, et réécrit sa demande avec plus de clarté.
◦ Le petit plus : Une fois le problème résolu, il demande à l’IA : « Comment aurais-je dû te le demander pour que cela fonctionne du premier coup ? » Il copie cette réponse et l’ajoute à son fichier Rules.md pour que l’IA ne refasse plus jamais l’erreur.
L’avenir des carrières tech : convergence et opportunités
La conversation s’est conclue sur une vision optimiste mais réaliste de l’avenir du travail.
La convergence des rôles
Lazar observe que les diagrammes de Venn entre Chef de Produit (PM), Designer et Ingénieur sont en train de fusionner totalement. Nous nous dirigeons vers des profils de « Product Builders » complets.
• Les grands gagnants actuels : Les product managers , car leur métier est déjà la clarté et la définition des besoins.
• Les grands gagnants futurs : les designers. Une fois que la barrière du code tombe, la différenciation se fera uniquement sur l’expérience utilisateur et l’émotion.
Faut-il encore apprendre à coder ?
À la question « Conseillerais-tu à un jeune de 18 ans d’apprendre le code ? », Lazar répond par la négative, suggérant presque la plomberie ou l’électricité comme métiers d’avenir plus sûrs ! Cependant, il nuance : nous aurons toujours besoin d’ingénieurs d’élite pour construire les infrastructures (le « Cloudflare » de demain), maintenir les systèmes complexes et créer les outils d’IA eux-mêmes. Mais pour la couche applicative, le code manuel est une compétence en voie d’obsolescence.
Conseils pour se lancer
Pour ceux qui veulent devenir « Vibe Coder » ou simplement rester pertinents, Lazar donne des conseils simples :
1. Exposez-vous au « beau » : passez du temps à analyser de grands designs pour affiner votre goût. Suivez des créateurs, analysez des apps primées.
2. Construisez en public : c’est ainsi que Lazar a été recruté. Ne postulez pas avec un CV, envoyez une application construite avec l’outil de l’entreprise.
3. Arrêtez d’écouter, commencez à faire : la barrière à l’entrée est nulle. La peur disparaît dès que l’on commence à construire. Comme le dit Lazar : « Vous ne devriez avoir peur que si vous ne faites rien ».
Conclusion
L’échange entre Lenny et Lazar est plus qu’une discussion sur une nouvelle technologie ; c’est un manifeste pour une nouvelle ère de créativité. Le « Vibe Coding » démocratise la création logicielle d’une manière que le « No-Code » n’a jamais complètement réussi à faire.
En remplaçant la syntaxe par la sémantique et le code par le contexte, des outils comme Lovable permettent à des profils comme Lazar de devenir des architectes numériques prolifiques. Le message est clair : la technique ne doit plus être une excuse. Si vous avez une idée, la seule limite aujourd’hui, c’est votre capacité à l’expliquer clairement à la machine.
Alors, quelle est votre idée ? Et surtout, avez-vous préparé votre fichier Masterplan.md ?


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