Dans la tête de Sam Altman

Dans la tête de Sam Altman

Avatar de Olivier Sauvage

Article par :

C’est toujours extrêmement intéressant d’écouter les patrons de la tech, même si ça demande du temps. Alors, comme ce matin je cloué au lit par une bonne fièvre, je me suis, pour une fois, forcé à écouter de bout en bout une interview, plutôt que de faire fonctionner Gemini pour en avoir un résumé. Je pense que je devrais faire ça plus souvent. Utiliser l’IA ne permet pas d’aller au fond de choses.

Je me suis donc coltiné l’interview complète de Sam Altman, patron d’Open AI, en Inde lors du sommet de l’IA. Une interview public devant un parterre, j’imagine, de riches et influents hommes et femmes du gratin indien.

Voir le monde depuis le haut de Open AI

Sam Altman, sous les questions d’un journaliste indien, a pu donc dérouler sa vision complète de de l’IA, de son business et de ses implications sociales et politiques. Certains de ses propos ont déjà tourné abondamment sur X, notamment celui concernant la consommation d’énergie de l’IA qu’il a comparé à la fabrication d’un cerveau humain en disant qu’il fallait bien plus de temps et d’énergie pour en construire un que pour développer une IA dans des data-centers. Propos légèrement douteux, si je peux me permettre, qui réduirait les humains à leurs cerveaux et à leurs compétences cognitives.

Comment devient-on Sam Altman ?

Comment devient-on Sam Altman ? Comment devient-on le centre du monde quand on a créé une des entreprises les plus folles de l’histoire de la tech ?

Comment vit-on cela ?

Je me pose souvent cette question, car, après tout, Sam Altman n’a pas toujours été Sam Altman. Avant ChatGPT, il n’était qu’un de ces étudiants ambitieux qui rêvait de devenir comme ses héros, sans doute, Steve Jobs ou Bill Gates, peut-être, ou Elon Musk. Je pense qu’il devait souvent y penser très fort, lui comme des milliers d’autres… et qu’il devait se battre férocement pour y arriver.

Ou alors, était-il seulement animé de pensées altruistes en voulant, comme Sergey Brin et Larry Page, faire le bien sur cette planète (Don’t be evil) ? Une proclamation qui m’a toujours fait rire et qui s’est vite effacée sous la pluie des milliards de dollars tombés depuis sur Google.

La différence entre nous et le patron d’OpenAI

Donc, là, Sam Altman était devant ces notables, ces riches personnes, loin de toute la réalité sociale et économique de l’Inde, à répondre le plus simplement du monde à des questions aussi banales que « Pensez-vous que l’IA va détruire des millions d’emplois ? » Ou « Que diriez-vous aux principaux dirigeants du monde si vous les rencontriez ? »

Des questions auxquelles on peut tous répondre, si on veut, sur les réseaux sociaux, et auxquelles on peut tous donner notre avis, mais la différence avec Sam Altman, c’est que, quand il parle, elles ne sont pas surréalistes. Car il a ce poids, ce pouvoir incroyable, d’influer vraiment sur la marche du monde. De OpenAI, aujourd’hui, dépendent des millions d’utilisateurs de ChatGPT.

De OpenAI aujourd’hui dépendent des millions d’entreprises.

De OpenAI peut aussi dépendre les opinions politiques de milliards de gens.

De OpenAI peut dépendre la santé mentale des adolescents de la planète.

De OpenAI et des ses comparses dépendent des millions d’emplois.

Un être humain peut-il penser comme les autres avec autant de pouvoir entre les mains ?

Je me demande si c’est simple de vivre avec ce pouvoir. Et si tous les matins, on ne se réveille pas avec un poids énorme sur les épaules… ou alors, si pour que tout cela reste supportable, on met une distance entre soi et ce qu’on fait, ce qu’on est pour les autres, et ce que fait notre entreprise au monde. A quel moment crée-t-on en soi ce mécanisme qui permet de continuer à vivre comme si de rien n’était alors que le moindre de nos propos, de nos mots, de nos gestes, de nos actions sont en permanence scrutés par des millions de personnes ?

Le nouveau panthéon des dieux de la tech

Quand je le regarde avec ses yeux bleus de chien battu (oui, il a un peu un regard de chien battu), j’ai l’impression qu’il nous a déjà quitté et vit sur une autre planète. J’ai l’impression qu’il goûte entièrement son pouvoir, mais qu’il s’est fortement décidé à ne pas être tenu responsable des conséquences qu’il pourrait entraîner. Il semble avoir rejoint un autre monde.

Ça doit être pareil pour Zuckerberg ou Elon Musk, ou de n’importe lequel de ces super riches qui accumulent les milliards, comme nous amassons les pièces jaunes pour nous payer un petit extra en fin de mois. Je pense qu’ils ne font plus partie de notre communauté humaine et, en réalité, qu’ils s’en moquent un peu. Qu’ils font partie d’un nouveau panthéon qui ne serait pas dans les cieux (même si certains de ces dieux ont très envie d’aller voir ailleurs, sur une autre planète), mais au milieu de nous.

Je ne peux pas comprendre ses propos autrement, ses vérités assénées simplement, comme si elles étaient évidentes et acceptables pour tout le monde.

Au sujet des destructions d’emploi

Prenez le travail, par exemple ! Sam ne s’inquiète pas pour nous. Il nous explique que la technologie a toujours détruit le travail, mais qu’elle l’a toujours recréé. Hop, comme ça ! Tout simplement ! En omettant juste au passage de dire dans quelles douleurs souvent ce passage s’est fait ! Les ouvriers du XIXème siècle ou du XXème siècle le remercieront pour sa vision angéliste de la destruction-créatrice. Aucun problème ! D’ailleurs, ce n’est pas son problème. Lui, il fournit la technologie. Aux autres de se débrouiller avec ça… les gens, les états…

« Je ne suis pas un catastrophiste de l’emploi dans le sens où je ne pense pas qu’il n’y aura plus de travail pour les gens à l’avenir. Je pense qu’il y aura beaucoup d’emplois. Chaque révolution technologique a suscité la panique quant à la disparition des emplois, et chaque révolution technologique a trouvé de nouveaux emplois de l’autre côté. »

Je ne comprends pas qu’un Sam Altman, ou même un Dario Amodei, ou encore d’autres de leurs comparses qui détiennent les rênes du pouvoir de l’IA, peuvent sans sourciller prononcer des paroles comme celles là, comme si de telles phrases ne pouvaient pas engendrer de la peur et de la panique dans nos esprits, surtout dans la période difficile que nous sommes en train de traverser, surtout dans le monde actuel, tel qu’il est devenu, chaotique et imprévisible.

De l’empathie des patrons de la tech

Quel est le niveau de conscience et d’empathie de ces gens là ? Quel est le niveau d’empathie de Sam Altman ? Quand il dit, en répondant à la question de la consommation énergétique de l’IA :

L’une des choses qui est toujours injuste dans cette comparaison, c’est que les gens parlent de la quantité d’énergie nécessaire pour entraîner un modèle d’IA par rapport à ce que coûte à un humain de faire une seule requête d’inférence. Mais il faut aussi beaucoup d’énergie pour former un humain. Cela prend environ 20 ans de vie et toute la nourriture que vous mangez pendant ce temps avant de devenir intelligent.
Et non seulement cela, il a fallu l’évolution très répandue des cent milliards de personnes qui ont vécu et appris à ne pas se faire manger par des prédateurs et appris à comprendre la science et autre pour vous produire […].
Donc, la comparaison juste est : si vous posez une question à ChatGPT, quelle quantité d’énergie cela prend-il, une fois son modèle entraîné, pour répondre à cette question par rapport à un humain ? Et l’IA a probablement déjà rattrapé son retard sur la base de l’efficacité énergétique mesurée de cette façon.

Comment comparer la fabrication d’un être humain à celle d’une machine ? Dans quel type de discours est-on quand on réduit les humains à leur cerveau ou à leur force de travail ? A quel niveau d’incompréhension de l’humanité en est-on quand on compare l’énergie qu’il faut pour faire passer une cellule simple à celle d’un être vivant entier à celle de la fabrication de puces et de calcul algorithmiques ?

Moi, ça m’inquiète.

De notre propre consentement à nous sacrifier

J’ai l’impression d’entendre une sorte d’extra-terrestre qui serait venu chercher sur Terre de la puissance de calcul ou de la force de travail et qui se dirait : « Bah, tiens ! Là, je vais plutôt prendre les IA, c’est moins cher et plus propres que les trucs là, les machins, les bestioles sales incontrôlables, et ça va plus vite ! »

J’exagère. Oui, j’exagère, mais c’est l’impression que ça me fait. Que mon destin, mon travail, l’énergie de mon cerveau, mon avenir, dépendent de gens qui ne soucient pas de l’humanité et n’ont d’yeux que pour leur propre puissance, leur égo, leur réussite… bâtie sur quoi, d’ailleurs ? Sur notre consentement à utiliser les services d’OpenAI… la boucle est bouclée… nous sommes à la fois les moutons nourriciers des IA et leurs futurs potentiels victimes.

Je n’ai pas de doctorat en histoire, mais je suppose que cette histoire là n’est pas nouvelle. C’est l’histoire récurrente du pouvoir et de l’humanité. C’est l’histoire à répétition du capitalisme. C’est notre histoire permanente. On ne peut pas s’en abstraire, on ne peut pas l’éviter, mais je crois qu’on peut quand même essayer de mieux comprendre comment la puissance s’accumule entre les mains de certains et comment elle les rend complètement hermétiques au destin des autres. Comment il les éloigne de nous et font d’eux nos ennemis.

Conclusion

Et voilà. Je ne sais pas si j’en sais vraiment beaucoup plus sur Sam Altman après une heure de visionnage. Je n’ai pas toujours compris tout ce qu’il disait, mais dans les grandes lignes, son discours était assez clair. Ce qui est assez amusant, c’est que même à travers un exercice de style extrêmement contrôlé, on se rend compte que ces gens de la tech vivent dans un autre univers que le notre.

Pour eux, il est normal de détruire des emplois, normal d’imposer au monde leur révolution technologique, normal de penser comme eux, normal d’accepter ça, même si ils s’en défendent autour de deux ou trois phrases prononcées rapidement.

Leurs paroles en disent plus qu’ils ne veulent en dire.

Leurs phrases lâchés de manière anodine traduisent leur vision, même s’ils s’en défendent.

Des fois, je me demande s’ils contrôlent vraiment ce qu’ils font.

2 responses to “Dans la tête de Sam Altman”

  1. […] Dans son interview lors de l’India AI Summit la semaine dernière, Sam Altman évoquait cette prise de pouvoir par des startups de 2 ou 3 personnes qui feraient autant de chiffres d’affaire que n’importe quelle petite startup d’autrefois où il fallait 40 à 50 personnes pour faire le job. […]

  2. […] dans la tech, l’IA a souvent joué le rôle de bouc émissaire pour les investisseurs. N’est-ce pas exactement ce que disait Sam Altman la semaine dernière en Inde. Pour lui, l’IA n’est souvent qu’un prétexte à faire le ménage et à accroitre […]

Laisser un commentaire