Depuis que Pinterest a autorisé les contenus IA, la plateforme est en train de perdre son âme.
L’enquête édifiante à laquelle s’est livrée le magazine américain Wired en décembre 2025 est peut-être en train de démontrer qu’en matière de réseau social, trop de gourmandise tue et que l’IA peut être le poison qui tuera votre réseau. Le réseau social, c’est Pinterest, un réseau dédié au DIY et à l’artisanat. Les gourmands, ce sont les patrons de Pinterest qui ont cru voir une poule aux œufs d’or, là où il y a avait un loup. Le poison, c’est l’IA générative quand on la met entre les mains de n’importe qui et que ces n’importe qui sont les milliers de petits escroc qui ont vu l’opportunité offerte d’utiliser l’IA sur Pinterest, comme la porte ouverte à toutes les arnaques.
Un drame en deux temps
Comme nous l’apprend le magazine, le piège s’est refermé en deux temps sur Pinterest.
Un : sommé de rentabiliser sa plateforme en 2021, Pinterest met en place un programme publicitaire basé sur l’IA et devient un prescripteur d’achat géant pour ses presque 500 millions d’abonnés. Petit à petit, ce qui faisait l’essence de Pinterest – un lieu de partage entre passionnés et amateurs éclairés – s’efface au profit d’un modèle économique traditionnel basé sur l’affiliation. De plus en plus de contenus sont des contenus sponsorisés, au point de détrôner les contenus poussés par les utilisateurs (et surtout -trices) de la plateforme. Économiquement, sur le court terme, le mouvement est gagnant, mais sur le long terme, c’est un assassinat : celui de l’esprit de partage et de découverte qui faisait l’essence et l’âme de Pinterest.
Deux : non content de ses extraordinaires nouvelles performances, Pinterest introduit le fameux loup de mon premier paragraphe dans la bergerie des images, en mettant entre les mains des annonceurs la possibilité de générer directement depuis la plateforme des images en IA.
Je vous laisse imaginer la suite.
Elle n’a pas tardé à venir.
Des milliers, des centaines de milliers, et sans doute plutôt même de millions d’images bizarres, étranges, mal fagotées, mal assemblées, curieuses, comme savent si bien le faire les IA génératives entre des mains peu regardantes sur la qualité, se déversent sur le réseau. En facilitant le travail des annonceurs, vrais et faux, ceux-ci se sont régalés, jusqu’à transformer la riche et diversifiée plateforme de création artisanales en un tsunami de créations moches, délirantes, fausses, et tout ce que vous voulez, polluant totalement la plateforme, et réduisant presque à néant l’esprit qui l’animait.
Pire encore : les escrocs n’ont pas tardé à surfer sur la vague en redirigeant leurs annonces vers de faux sites de ecommerce, avec de faux produits, de faux commerçants, de faux influenceurs, le pire de tout ce que vous pouvez imaginer. Et Pinterest a beau essayer de faire le ménage, le mal est fait. Les fans de la première heure commençant à déserter la plateforme où elles avaient pu s’épanouir et développer leur réseau et à rejoindre des endroits moins gâchés par l’IA, comme Reddit (un réseau social qui a le vent en poupe depuis l’arrivée de ChatGPT).
Aujourd’hui, Pinterest est un réseau malade qui se porte mal. Il a perdu 20% de sa valeur au dernier trimestre et ses profits semblent s’effilocher un peu plus chaque jour.
Le phénomène Pinterest est-il symptomatique d’une certaine dérive des IA génératives ?
Ce n’était pas faute d’avoir prévenu. De nombreux experts avertissaient quasiment depuis le lancement de ChatGPT et consorts du risque d’un Web totalement encrassé par l’AI slop, vous savez, ce nouveau terme à la mode qui dénonce la profusion inquiétante de contenus bas de gamme générés par IA.
C’est aujourd’hui la grande crainte de tous les réseaux sociaux. Youtube, Insta, X et même le très sérieux LinkedIn font face à ce risque… tout en l’encourageant. Ne se souvient-on pas de l’annonce de LinkedIn de s’arroger le droit d’utiliser tous les contenus générés sur sa plateforme pour alimenter ses propres algorithmes d’IA ? Contenus eux mêmes générés en IA, d’après les chiffres qui circulent, et représentant aujourd’hui plus de 50% de ses publications.
Le terme AI slop (bouillie IA) traduit bien ce qui est en train de se passer : un Web totalement rongé et envahi par une véritable mérule numérique. Aucun réseau n’est épargné. Les mêmes qui encouragent l’IA générative doivent déployer une énergie de dingue pour préserver l’intégrité de leurs plateformes. On ne saurait mieux illustrer cette histoire qu’avec le fameux ballet de balais déclenché par Mickey dans Fantasia, le plus étrange des films de Disney. Et il ne faut pas croire que les leçons ont été tirées. Quand on connait la proposition indécente de Sam Altman à Disney justement de laisser les internautes utiliser, moyennant des royalties, sa galerie de personnages célèbres pour créer des vidéos, on se demande où la voracité de ces géants de l’IA va s’arrêter ?
Jusqu’à ce qu’ils se détruisent eux mêmes et notre santé mentale aussi ?


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