Cet article est un point d’avancement sur les usages de l’IA dans les entreprises à travers l’interview de mai 2026 de Sundar Pichai, CEO de Google. Retrouvez cette interview complète à la fin de l’article.
Sundar Pichai, futur personnalité de l’année 2026 ?
La semaine, les petits gars de Hard Fork, le podcast tech du New-York Times recevaient exceptionnellement Sundar Pichai, le patron de Google (et que j’avais nommé homme de l’année 2025), un patron que j’admire beaucoup pour sa modestie et sa discrétion par rapport aux autres grands patrons de la tech comme Sam Altman ou Dario Amodei (sans parler d’Elon Musk), dont les déclarations souvent très provocantes alimentent inutilement les conversations autour de l’IA, tandis que Google continue de tracer sa route et d’écraser tranquillement et peu à peu ses concurrents.
C’est pour moi l’occasion de renouer avec les sujets IA de ce blog que j’avais abandonné depuis quelques semaines pour me consacrer aux sujets comm’. Passons.
Où va Google et comment s’adapter ?
C’est l’important, me semble-t-il, quand on s’intéresse aux sujets du numérique et de l’IA. Quelles promesses tiennent les big companies américaine de la tech ? Voici quelques sujets extraits de l’interview qui s’inscrit dans la conférence Google I/O de la semaine dernière (voir quelques annonces de Google à ce sujet).
Que vont devenir les petits liens bleus et les sites webs vont-ils disparaitre ?
Sur l’évolution du référencement, Sundar botte gentiment en touche, mais confirme la montée en puissance de la recherche IA. Comme je le disais la semaine dernière, le moteur de recherche avec les liens en bleu va avoir tendance à disparaître et sera peu à peu remplacé par le moteur de recherche IA. C’est ce qui va dans le sens des déclarations de la conférence. Et même si il n’enterre pas les liens bleus, il apparait évident que ceux-ci vont disparaître bousculant tout l’écosystème de agences SEO qui vont devoir se renouveler vers un nouveau métier.
La bascule IA actuelle devrait voir un retour à une communication plus riche et plus polyvalente
Une chose est sûre, pour moi, cela renforce l’importance de communiquer sur le digital tout azimuth en investissant outre les réseaux sociaux, les contenus et les services sur son site Web, les interventions sur les forums, la surveillance des avis clients, mais aussi tous les autres moyens de communication hors digital. On est en train d’aller vers une communication digitale et marketing plus riche et plus multicanale et ce sont les entreprises qui maîtriseront ces canaux tout en soignant leur marque qui sortiront gagnantes de cette transformation.
Aujourd’hui, le SEO n’est pas mort, mais sa disparition pourrait s’accélérer brutalement.
Sur l’acception de l’IA par les salariés et le grand public
J’ai été assez étonné de découvrir à quel point l’IA soulève l’hostilité des étudiants des plus grandes universités comme Harvard et interroge sur l’avenir et la réglementation de cette technologie à l’avenir.
L’IA de plus en plus perçu comme une menace. Paradoxalement.
Dans mes nombreuses discussions sur ce sujet avec d’autres entrepreneurs et consultants (voir mon interview de Yann Puslecki, expert projets numérique dans le retail), il apparait de plus en plus que l’IA, surtout chez les jeunes, constitue un sujet de rejet, mais aussi de crainte. Honnêtement, je pense que le sujet est abordé avec bien trop de légèreté par les mass médias qui se contentent de faire parler soit les opinions les plus tranchées soient les plus exotiques alors que les véritables voix (en France) sont cantonnés à des publications ou des émissions confidentielles.
Le besoin de réglementation et d’encadrement se fait de plus en plus fort
Et je ne suis plus étonné d’entendre les considérations sur l’IA des gens autour de moi qui ne sont pas du domaine et la rejettent systématiquement. C’est un véritable problème, mais pas uniquement en Europe, et Pïchai, sans doute beaucoup moins hypocritement que ses comparses à la tête de la tech penche pour une réglementation et des équilibres sérieux qui évitent les concentrations de pouvoir ou les débordements qu’on voit vaguement à l’œuvre aujourd’hui (cf Facebook ou Amazon qui licencient à tour de bras sous prétexte d’adoption de l’IA).
Un besoin d’évangélisation de plus en plus nécessaire
Je pense qu’un véritable travail d’évangélisation doit être fait dans les entreprises pour éviter les phénomènes violents de rejet et le risque de passer à côté des réelles innovations et des réels progrès.
Sur le basculement du développement vers le vibe coding
C’est passionnant de voir la vision extrêmement claire de Sundar Pichai à ce sujet. Il confirme clairement qu’un point Godwin a été franchie fin d’année avec 2025. Anthropic a pris tout le monde par surprise, mais sera sans doute rattrapé par Google. Je parle des outils de développement. J’avais interrogé quelques confrères à ce sujet qui m’ont confirmé le basculement.
Le codage par IA augmente surtout l’innovation, pas seulement la productivité
On ne codera désormais plus comme avant… et la capacité phénoménale des outils de codage par IA sont en train de faire exploser ce métier dans tous les sens du terme. L’humanité n’aura jamais produit autant de code que lors de ces 12 derniers mois et la donne a complètement changé pour les ESN ou les agences qui voient exploser l’offre de développement et les capacité productives, entraînant, contrairement à ce qu’on avait anticipé, une augmentation drastique de l’emploi (aux US pour l’instant) dans ce domaine.
Accélération inouïe du développement
L’arrivée et l’amélioration de solutions comme Claude Code ou Antigravity vont permettre une accélération inouïe de l’innovation dans ces domaines et permettre à de nombreuses entreprises qui n’en avaient pas les moyens de se payer des développement qui pourraient réellement leur donner les clés d’une accélération et d’une capacité d’innovation nouvelle.
Je le vois comme une très bonne nouvelle et un moyen, d’ailleurs d’apaiser les craintes.
Conclusion
C’est toujours passionnant de pouvoir entendre en direct les grands patrons de la tech, surtout un homme comme Sundar Pichai qui mène la marque Google avec une extraordinaire patience tout en préservant sans concession ses marges de manœuvres et sa capacité de croissance, là où on aurait pu croire que l’IA bousculerait le roi des moteurs de recherche (qui, je le rappelle, ne représente qu’une part de l’activité du groupe).
Retranscription de l’interview
Entretien avec Sundar Pichai : L’état de la course à l’IA, l’avenir de la recherche et la trajectoire vers l’AGI
Hard Fork : Sundar Pichai, bienvenue à nouveau dans Hard Fork.
Sundar Pichai : Merci de m’accueillir. C’est un plaisir d’être ici.
Hard Fork : La dernière fois que nous vous avons reçu dans l’émission, c’était en 2023. Bard (paix à son âme) venait tout juste de sortir. À l’époque, la perception générale était que Google essayait de rattraper son retard dans l’IA. Comment évaluez-vous votre position dans cette course aujourd’hui ?
Sundar Pichai : Cela rappelle des souvenirs. On a l’impression que c’était il y a une éternité ; ces trois dernières années ont semblé très longues. Mais il est stupéfiant de voir à quel point la technologie et notre entreprise ont progressé. C’est un moment très dynamique pour l’industrie.
Je dirais que nos modèles sont à la frontière technologique dans certains domaines, et un peu en retrait dans d’autres. C’est un mélange. Si vous regardez les capacités globales — incluant le texte, la multimodalité, la voix, l’audio, le raisonnement et l’intelligence générale —, nous sommes très performants. En revanche, pour ce qui est du codage par agents, de l’utilisation d’outils, du suivi d’instructions ou des tâches à long terme, je pense que nous sommes un peu en retard en ce moment. Mais nous y travaillons d’arrache-pied.
Ce secteur est si dynamique. Tous les grands laboratoires ont leurs propres cycles de pré-entraînement, donc les cadences ne se superposent pas forcément. Le rythme actuel est tellement intense que si vous êtes légèrement en retrait à un moment donné, les gens disent : « Ils ont de l’avance, personne ne pourra les rattraper », et trois mois plus tard, la conversation s’inverse. Cela fait partie des règles du jeu quand on est à la frontière. Et je pense que nous sommes la seule grande entreprise à y être véritablement.
Hard Fork : C’est-à-dire ?
Sundar Pichai : D’un côté, il y a quelques startups qui ont réalisé des progrès extraordinaires. De notre côté, nous y travaillons profondément depuis longtemps. Nous avons franchi une étape importante avec Gemini 3.5 Flash, qui répond précisément à certains domaines où nous étions en retrait. Le fait de le lancer dans le monde réel et d’itérer grâce aux retours de données va beaucoup nous aider. Le codage était l’un de ces domaines où l’accès aux flux de données était crucial. Nous n’avions peut-être pas la même surface d’exposition que ce qu’Anthropic propose avec Cursor, par exemple.
Mais l’adoption de notre version 2.0 (comme Anti-Gravity) en interne chez Google est impressionnante. J’ai partagé les chiffres d’utilisation des tokens lors de Google I/O : je n’ai jamais rien vu de tel. Notre utilisation interne double chaque semaine, les employés font vraiment travailler ces modèles, et cela nous aide énormément à progresser. La frontière reste mobile, mais je suis très optimiste et confiant dans notre capacité à nous imposer.
Hard Fork : On dirait que s’il y a bien un domaine où vous n’êtes pas tout à fait en tête, là où vous aimeriez l’être, c’est le codage. C’est exact ? C’est là que vous mettez la pression ?
Sundar Pichai : Écoutez, le codage est fondamental pour tout ce que nous faisons. C’est donc une frontière essentielle sur laquelle se positionner. Il y a des aspects du codage où nous excellons, comme la création de front-ends web en un seul essai (single-shot). Mais pour les tâches de longue durée où des développeurs chevronnés travaillent sur des bases de code complexes, nous progressons, mais il y a encore un écart avec le niveau d’autres acteurs. Nous en sommes pleinement conscients et nous y travaillons.
Hard Fork : Gemini 3.5 Flash est sorti depuis seulement un jour. Il faut généralement quelques jours pour vraiment tester ces modèles, mais on a déjà vu passer des plaintes concernant les tarifs ou la qualité du modèle. Qu’avez-vous pensé de l’accueil jusqu’à présent ?
Sundar Pichai : J’ai hâte de terminer mes interviews pour pouvoir passer plus de temps avec les équipes !
Hard Fork : Allez-y, abrégez alors ! (Rires)
Sundar Pichai : Non (rires), je vais d’ailleurs les rencontrer juste après. Il faut un jour ou deux pour que les choses se stabilisent. C’est un nouveau modèle dans un domaine où nous progressons ; il peut y avoir des régressions, mais nous saurons les corriger rapidement grâce au post-entraînement (post-training). Certains comportements ou artefacts que nous observons me semblent faciles à résoudre. De plus, comme le lancement a eu lieu hier, nous avions restreint les limites d’utilisation pour éviter les pannes. Mais vous verrez ces limites s’élargir très bientôt. C’est une source légitime de frustration quand on y est confronté — je ressens la même chose —, mais nous allons régler cela rapidement.
Hard Fork : Il semble que l’une des clés du succès de certaines entreprises d’IA soit l’hyper-focalisation. Anthropic et OpenAI se concentrent sans relâche sur le codage. OpenAI a d’ailleurs été critiquée l’année dernière pour avoir trop éparpillé ses paris avant de se recentrer. Pensez-vous que Google est correctement concentré sur le codage, ou est-ce que tous vos autres projets consument des ressources, du temps et de l’attention au détriment de cet effort principal ?
Sundar Pichai : Je pense que nous avons tous constaté un point d’inflexion dans le domaine du codage à un moment donné, et nous y répondons tous. Nous avons des forces très sérieuses dans ce domaine. Nous sommes une grande entreprise à forte échelle, ce qui nous permet de nous concentrer sur plusieurs choses majeures en même temps. Je ne vois pas cela comme un problème fondamental. Nous progressons et nous allons continuer à le faire. Dans ce domaine, nous vivons un moment où 30 à 60 jours équivalent à 5 ans. C’est aussi simple que cela.
Hard Fork : Un autre sujet qui a beaucoup retenu l’attention cette semaine concerne les modifications apportées à la barre de recherche et à la page d’accueil de Google. C’est le plus grand changement en 25 ans. Beaucoup s’attendent à ce qu’à un moment donné, l’interface classique de Google disparaisse, que les « 10 liens bleus » s’effacent pour laisser place à un mode IA par défaut. Vous ne l’avez pas encore fait ; il y a beaucoup d’intégration, mais on peut toujours obtenir les 10 liens bleus si on le souhaite. Pensez-vous que cela disparaîtra un jour, que vous finirez par trancher dans le vif et passer au tout-IA ?
Sundar Pichai : Je pense qu’il est important d’accompagner les utilisateurs dans cette transition tout en veillant à ce que le produit réponde à leurs attentes. J’essaie de ne pas brûler les étapes. Il est très clair qu’au fil de ces évolutions, les gens réagissent positivement ; nous le constatons de manière flagrante dans les mesures à long terme du produit. Les gens veulent que la recherche soit rapide, et à travers elle, ils cherchent à se connecter avec ce qui existe sur le web. C’est crucial pour nous. Vous voyez donc le produit évoluer de manière méthodique. Il n’y avait pas de mode IA il y a un an, et aujourd’hui, de nombreuses personnes l’expérimentent. Nous avons rendu la transition plus fluide. C’est un continuum, mais je pense que les sources et les liens feront toujours partie de l’expérience.
Hard Fork : L’un de nous me disait en venant qu’il n’avait pratiquement pas fait une recherche Google traditionnelle depuis un an, qu’il passait entièrement par ces recherches basées sur l’IA. Quand vous entendez cela, vous vous dites « Super, c’est exactement le genre d’utilisateur que je veux en ce moment », ou cela vous donne-t-il un petit frisson parce que le modèle publicitaire de la recherche traditionnelle reste extrêmement lucratif pour vous ?
Sundar Pichai : En mode IA, avec un agent, ces systèmes vont faire beaucoup plus pour vous que ce que nous étions capables de faire pour les utilisateurs il y a dix ans. La valeur économique est toujours fonction de la valeur totale que vous apportez à l’utilisateur. Au fil du temps, cette valeur augmente. Il y a plus de concurrence et plus de choix. Je suis serein : entre les abonnements et la publicité, les bons modèles économiques continueront d’exister. Les règles d’Adam Smith ne changent pas dans ce nouveau monde.
Hard Fork : Parlons de la perception du public. Un sondage du New York Times a révélé cette semaine que seulement 16 % des gens pensent que l’IA est principalement une bonne chose, tandis que 35 % estiment qu’elle est principalement mauvaise. Que pensez-vous de ce rejet de l’IA auquel nous assistons, et quel est le pouvoir de Google pour changer cette perception ?
Sundar Pichai : J’ai toujours considéré l’IA comme la technologie la plus profonde sur laquelle l’humanité ait jamais travaillé, et elle progresse à un rythme extraordinaire. Les êtres humains ne sont pas programmés pour assimiler autant de changements en si peu de temps, et les gens s’inquiètent légitimement de l’avenir que cette technologie va engendrer. Je le comprends parfaitement. Face à une transition technologique aussi majeure, c’est une réaction naturelle. Nous avons connu des transitions bien plus simples qui ont suscité de l’anxiété. Celle-ci est d’une ampleur inédite.
En tant qu’industrie, nous devons faire beaucoup plus pour continuer à démontrer les bénéfices possibles de cette technologie. Cela dépend de nous. Nous avons du travail pour veiller à ce que, lorsque nous augmentons les investissements dans les infrastructures, nous optimisions la manière dont tout cela fonctionne.
Mais les préoccupations des gens sont plus fondamentales : ils s’inquiètent pour leur avenir économique. On entend beaucoup dire que les emplois vont radicalement changer, que certains vont disparaître. Je pense personnellement que l’avenir est plus radieux que ces prédictions catastrophiques. Mais dans une démocratie, face à un changement si rapide, il est sain que les citoyens s’impliquent, s’informent et expriment leurs préférences. C’est ce qui fait bouger la société. Ce dialogue a donc quelque chose de salutaire. Vu la vitesse de l’évolution technologique, il est tout à fait juste de prendre ces inquiétudes au sérieux.
Hard Fork : Vous allez prononcer le discours de remise des diplômes à Stanford le mois prochain. Vous avez sans doute remarqué ou entendu que plusieurs intervenants ont été hués récemment par des étudiants inquiets de l’impact de l’IA. Qu’avez-vous l’intention de dire à ces diplômés, et avez-vous préparé une stratégie « anti-huées » ?
Sundar Pichai : Chaque fois que nous avons fait progresser la technologie, cela a contribué à faire progresser le monde. D’une certaine manière, ces diplômés vont à la fois être les acteurs de ce progrès et ceux qui devront en gérer l’impact. Nous devons en être conscients. J’ai toujours été extrêmement optimiste envers la nouvelle génération. On a tendance à s’inquiéter pour elle, mais elle finit toujours par se montrer à la hauteur des défis et par construire un monde meilleur. Je vois ce moment de la même façon. Mon objectif sera simplement de partager mon expérience avec eux.
Hard Fork : Vous pourriez simplement faire semblant de croire qu’ils crient « Google » au lieu de huer, c’est phonétiquement assez proche ! (Rires) Plus sérieusement, quel est votre argument pour convaincre un jeune diplômé que son avenir économique reste radieux malgré les bouleversements de l’emploi ?
Sundar Pichai : Fondamentalement, nous préparons un niveau de capacité inédit pour accomplir des tâches. Je n’étais pas là quand les tableurs ont été introduits, et je ne sais pas comment on faisait des analyses financières avant cela…
Hard Fork : Pour ma part, je ne le faisais pas, je n’en avais aucune idée ! (Rires)
Sundar Pichai : Les tableurs ont changé la donne. L’IA va modifier le point de départ de beaucoup de personnes, y compris pour le codage. Si l’on regarde les progrès actuels, tellement plus de personnes vont être capables de coder à l’avenir. Vous deux en êtes peut-être d’ailleurs des exemples dans votre propre parcours, et vous n’êtes qu’à l’avant-garde de ce qui va se généraliser. Les gens sous-estiment ces nouvelles opportunités fortuites. Les employés seront plus productifs et auront plus de temps libre ; tout cela sera vrai en même temps.
Prenez le secteur médical : les médecins souffrent d’un taux de burn-out très élevé parce qu’alors que leur vocation est de passer du temps avec les patients, la paperasse administrative réduit considérablement ce temps. L’IA va les aider à se recentrer sur le soin. L’analogie avec les radiologues, dont on parle depuis dix ans, est fascinante. Personnellement, j’ai passé beaucoup plus de scanners dans ma vie que mon père, et chaque scanner contient dix fois plus d’informations qu’à son époque, car nous sommes passés du film au numérique. Ce volume d’information va encore être multiplié par dix dans les dix prochaines années. Pour faire face à cette demande, l’IA sera indispensable.
L’impact sera non linéaire. Je ne veux en aucun cas minimiser les perturbations — toute transition technologique en apporte —, et la société doit s’en emparer sérieusement. Mais il y a de nombreuses dimensions positives négligées, et je ne partage pas les scénarios catastrophiques excessivement déterministes.
Hard Fork : Parlons des agents IA, car ils sont directement liés à cette question de productivité future. Plus tard cet été, vous lancez « Spark », qui semble conçu pour être un agent destiné au grand public. Pouvez-vous nous donner un exemple de ce que cet agent fait pour vous personnellement ?
Sundar Pichai : Je l’ai d’abord utilisé dans un cadre professionnel, car il était principalement disponible sur mon compte d’entreprise Google. Dans ce contexte, je m’en sers énormément pour me préparer aux réunions. J’aurais dû apporter le résultat de la requête que j’ai faite pour tester l’agent sur Hard Fork !
Hard Fork : Honnêtement, si vous nous l’envoyez par mail, on l’affiche à l’écran !
Sundar Pichai : Eh bien, il y a des détails sur vous deux, donc je ne pense pas pouvoir le projeter.
Hard Fork : Mais c’est exactement ce qu’on veut ! (Rires) On veut savoir ce qu’il dit sur nous, et surtout voir l’historique de navigation de Casey !
Sundar Pichai : (Rires) Plus récemment, je l’ai configuré sur mon compte personnel. Voici une tâche simple que je lui ai confiée : je lui ai demandé de regarder mes réunions à venir et de leur attribuer un code couleur par catégorie pour m’aider à analyser la gestion de mon temps. C’était fascinant à voir. L’agent est revenu avec deux propositions de codes couleurs, j’ai choisi l’une d’elles, et le calendrier s’est modifié automatiquement — réunions personnelles, de santé, professionnelles, etc. C’est digne de la science-fiction.
Mais avec les agents, il faut avancer par étapes, un peu comme ce qui a permis aux gens d’accepter de s’asseoir à l’arrière d’une voiture autonome. Si un bug inattendu survient, les utilisateurs feront machine arrière. Il faut donc gagner leur confiance en offrant du contrôle et de la transparence. De plus, sur le plan de la sécurité, ces systèmes peuvent être piratés, nous devons donc veiller à ne pas franchir la frontière technologique de manière imprudente.
Hard Fork : En parlant de votre calendrier, on a cru comprendre que vous vous dirigiez vers la Maison-Blanche pour la signature d’un décret sur l’IA. Que devrait faire le gouvernement aujourd’hui pour réguler l’IA ? Que pensez-vous de l’idée d’une stratégie de pré-publication, où le gouvernement examinerait et validerait les modèles avant leur sortie ? Est-ce une bonne idée ou un danger potentiel de censure ou de pression politique sur les entreprises ?
Sundar Pichai : Il faudra attendre de voir les détails du décret final, mais le gouvernement a collaboré de manière très robuste avec l’industrie. Leur approche semble équilibrer innovation et surveillance. Il y a des domaines, comme la cybersécurité, qui nécessitent une coordination étroite entre l’industrie et l’État. Si vous découvrez une faille majeure susceptible d’affecter une agence gouvernementale, il est logique que le gouvernement en soit informé pour s’y préparer.
Mais avec une technologie aussi stratégique, il faut veiller à ne pas freiner excessivement l’innovation du pays à la frontière technologique. Cet équilibre devra probablement s’ajuster à mesure que nous atteindrons des niveaux d’IA plus avancés, mais l’approche actuelle me semble prudente. C’est dans cet esprit que nous avons développé SynthID, que nous l’avons partagé en open source et que nous construisons des consortiums. Ces initiatives ne fonctionnent que si l’industrie s’unit, et je suis ravi que le gouvernement l’aborde ainsi.
Hard Fork : Une autre question liée à la sécurité : tous les grands laboratoires se livrent à une course vers ce qu’on appelle l’auto-amélioration récursive (RSI), c’est-à-dire la création de systèmes d’IA qui se perfectionnent eux-mêmes rapidement. Pensez-vous que cela puisse être fait en toute sécurité, et avez-vous de la visibilité là-dessus actuellement ?
Sundar Pichai : Ces modèles deviennent de plus en plus performants dans le codage et les flux de travail autonomes. Aujourd’hui, avec un modèle comme Anti-Gravity, on peut voir qu’en l’espace de 12 heures, il est capable de concevoir un système d’exploitation simple à partir de zéro. C’est l’équivalent de milliers d’heures de travail pour un humain. Nous intégrons déjà tous, sous une forme ou une autre, des agents et sous-agents orchestrés pour bâtir des choses ensemble. C’est un continuum. Mais concernant l’auto-amélioration récursive telle que les gens la fantasment, nous n’y sommes pas encore. Cela représenterait un palier d’accélération supérieur avec d’immenses implications.
Hard Fork : S’il arrivait qu’une équipe vienne vous voir en disant : « Bonne nouvelle Sundar, nous venons d’atteindre le stade de la RSI », y a-t-il un protocole d’urgence, un signal d’alarme à tirer ?
Sundar Pichai : C’est le type de situation où tout laboratoire responsable ne devrait pas limiter la discussion à un cadre interne. Il faudrait ouvrir une conversation bien plus large avec l’extérieur. Nous devons tous impérativement éviter des situations de course effrénée (race conditions) à ces stades de l’AGI.
Hard Fork : Actuellement, tous les laboratoires se ruinent pour obtenir de la puissance de calcul. La demande semble sans fin ; ils stockent tout ce qu’ils peuvent, signent des contrats, construisent leurs propres centres de données. Pourtant, Google continue de vendre l’accès à ses puces TPU (Tensor Processing Unit) à ses propres rivaux et concurrents. Pourquoi ne pas tout garder pour vous et vos propres modèles ?
Sundar Pichai : L’un n’est pas une contrainte pour l’autre. Tant que nous pouvons produire suffisamment de puces, il n’y a pas de goulet d’étranglement. Il faut voir les choses ainsi : nous avons Google DeepMind et nos services internes d’un côté, financés par les flux de trésorerie de l’entreprise. De l’autre, nous avons Google Cloud, qui est une activité commerciale autonome avec ses propres revenus, et nous planifions à long terme pour elle. Si nous n’avions pas Google Cloud, nous ne planifierions pas la production de ces puces de toute façon.
C’est l’explication la plus simple, même si la réalité est plus complexe. De plus, fournir des TPU à d’autres offre d’immenses avantages. Le fait que les chercheurs d’Anthropic utilisent nos TPU nous aide, en plus de nos propres retours, à concevoir la meilleure infrastructure de nouvelle génération. Par ailleurs, nous utilisons aussi les puces de Nvidia, qui sont exceptionnelles. J’ai passé ma vie à gérer des plateformes, qu’il s’agisse de Chrome, d’Android ou de Google Cloud. Pourquoi ouvrir le code source ou partager une technologie ? Parce que cela fait sens commercialement, cela nous permet de rester à la frontière de l’innovation et les économies d’échelle nous renforcent.
Hard Fork : La dernière fois, nous vous avions interrogé sur l’AGI (Intelligence Artificielle Générale). Vous aviez répondu que peu importait le terme, car les systèmes allaient devenir extrêmement performants et la stratégie de Google resterait la même. J’ai remarqué que vous n’avez pas prononcé le mot « AGI » lors de votre conférence d’ouverture (keynote), contrairement à Demis Hassabis. Quelle est votre relation avec ce terme aujourd’hui, et avec l’idée que tous ces progrès convergent vers un événement unique qui changera le monde ?
Sundar Pichai : Il y a une progression inévitable vers l’AGI. Je l’ai compris depuis longtemps, sinon je n’aurais pas fait pivoter l’entreprise il y a dix ans pour placer cette technologie au cœur de Google. Ce que je voulais dire par cette phrase, c’est que même si l’AGI met dix ans à arriver, la technologie disponible dans trois ans sera tellement plus puissante qu’aujourd’hui qu’il ne faut pas attendre l’avènement de l’AGI pour s’y préparer ou agir.
Hard Fork : Êtes-vous « AGI-pilled » (convaincu par l’avènement imminent de l’AGI) ?
Sundar Pichai : Je suis absolument certain que la technologie progresse de manière fondamentale vers l’AGI. Je suis simplement moins capable de prédire avec certitude si cela se produira dans un horizon de 3 à 5 ans ou de 5 à 10 ans. Le rythme des deux dernières années me laisse penser que nous sommes plutôt sur la borne la plus proche. Après, dans mon rôle de dirigeant de l’une des plus grandes entreprises mondiales ayant une responsabilité sociétale, les termes que j’emploie peuvent différer de ceux d’autres personnes. Mais il y a dix ans déjà, sur la scène de l’I/O, j’annonçais nos TPU et nos centres de données axés sur l’IA ; nous savions précisément où allait cette technologie.
Hard Fork : Pour finir, l’une des phrases les plus marquantes de la conférence de cette année est venue de Demis Hassabis lorsqu’il a déclaré que nous étions « au pied de la singularité ». Pouvez-vous nous dire concrètement ce que cela signifie du point de vue de Google ? Les gens doivent-ils être enthousiastes, effrayés, ou les deux ?
Sundar Pichai : J’ai évidemment de nombreuses discussions avec Demis à ce sujet. Dans ce contexte, il définit la singularité comme l’avènement de l’AGI. Il l’articule généralement autour de l’horizon 2030. Si vous croyez en cette chronologie, son expression fait sens. Pour Demis, moi-même et beaucoup d’autres, il est crucial d’exprimer clairement ces perspectives puisque nous construisons cette technologie à la frontière. Nous espérons que la société écoute, l’internalise et s’y prépare.
Hard Fork : Sundar Pichai, merci beaucoup d’être venu.
Sundar Pichai : Merci à vous. C’était un plaisir de discuter avec vous. Prenez soin de vous.


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